Le couple désir/manque est toujours ensemble

Docteur Alain Toledano, Cancérologue, Directeur médical du centre de cancérologie Hartmann, Président de l’Institut Rafael.

Ce cercle de réflexion émotionnelle est né de la remarque d’une patiente vulnérable qui énonçait lors de sa consultation la célèbre phrase d’Alain Souchon « on nous inflige des désirs qui nous affligent ». Cette foule sentimentale, et cette soif d’idéal, nous a incité à réfléchir sur le couple désir-manque, toujours ensemble.

Le manque est l’insuffisance ou l’absence de ce qui serait nécessaire. Le manque est ce qui fait défaut, une absence péniblement ressentie de quelqu’un ou de quelque chose, laissant une impression de vide ou d’incomplétude.

Antonyme de l’excès ou de l’abondance, le manque renvoie à ce qu’on a, ou plutôt ce qu’on n’a pas, mais aussi à ce qu’on est, ou ce qu’on n’est pas. Ce qui nous manque nous instruit d’ailleurs.

Désirer, ce n’est pas seulement vouloir avoir quelque chose, mais aussi vouloir être. Le désir est la tendance à vouloir un objet connu ou imaginé, il se situe entre le besoin et la demande. Entre l’objet du désir et soi-même il y a souvent autrui comme médiateur. Le désir est un souhait irrationnel, obsédant et impossible à satisfaire, qui porte sur la possession de quelque chose. On dit souvent que le désir est un manque que rien ne peut combler. Celui qui éprouve du désir est un sujet humain, et il voit l’objet de son désir comme un bien, un élément positif.

Le besoin est l’expression d’un manque réel, il naît d’un manque et exprime une nécessité organique. L’envie, souvent confondue avec le désir alors qu’elle n’en est au mieux qu’une forme (et peut-être une forme dégradée), se caractérise par sa spontanéité ; c’est l’apparition d’un manque causée par un objet extérieur. Par exemple, je me promène sans penser à rien, quand une odeur me donne envie de manger une brioche. Les envies sont le moteur de la société de consommation. D’elles naissent le désir de s’approprier, de consommer, d’avoir.  Si le besoin rime avec nécessité, obligation, quelque chose d’essentiel à la vie ; le désir rime avec souhait, envie, quelque chose qui n’est pas essentiel. Par contre, manquer d’imagination n’est pas imaginer le manque.

Le couple désir-manque

Loin de la conception négative du désir, Platon considérait le manque comme le point de départ de sa réflexion : « celui qui désire, désire une chose qui lui manque et ne désire pas ce qui ne lui manque pas ». La motivation qui pousse quelqu’un à désirer quelque chose est le manque, et donc l’envie de pouvoir posséder ce qu’il n’a pas encore. Jusqu’à passer du manque à l’excès, le désir est la condition de tout projet, de tout espoir, de tous les possibles.   Le désir naît pour combler un manque et s’interprète suivant plusieurs logiques de satisfaction de celui-ci. La « voie classique » est celle de la discipline, « on ne peut pas avoir tout ce qu’on veut ». Cette discipline des désirs peut nous apparaître aujourd’hui comme le modèle d’une sagesse perdue. Mais il ne faut pas négliger les dommages qu’elle peut causer en profondeur. Rappelons que l’invention de la psychanalyse est justifiée par les névroses, les angoisses et autres pathologies générées par le refoulement des désirs et la censure des pulsions dans une Vienne très puritaine.

Le couple désir et manque

Machiavel disait que « la nature nous a créés avec la faculté de tout désirer, et l’impuissance de tout obtenir ».

« La voie moderne » serait plutôt celle de la satisfaction, du « se-faire-plaisir ». Ne sommes-nous pas en train d’en découvrir les limites ? La pauvreté du plaisir en intensité et en durée. La bêtise asservissante de la compulsivité et l’intempérance. Nous passons nos vies à jongler avec satisfaction des désirs et discipline des désirs. C’est un exercice à ne pas mépriser, constitutif du savoir vivre, un problème pratique individuel et collectif.

Le désir comme manque

Le désir est généralement un mouvement vers quelque chose qu’on n’a pas. C’est pourquoi il semble aller de soi de le définir par le manque ; le manque objectif : je n’ai pas ce que je désire ; le manque subjectif : j’éprouve le manque de ce que je désire. Cette définition du désir par le manque peut générer deux types d’analyse :   d’une part celle des sagesses classiques : limiter les désirs pour limiter les manques. Ainsi les épicuriens préconisent-ils de se libérer des désirs vains, des manques imaginaires, illimités, et d’apprendre à se satisfaire des désirs naturels. La faim peut être rassasiée, le désir de richesse, de gloire, de beauté ou de puissance non ! Ainsi, Descartes se donne-t-il pour maxime dans le discours de la méthode : « tâcher de changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ».  D’autre part, une analyse plus pessimiste, voire tragique : accepter autant que faire se peut l’insatisfaction au cœur de nos vies, puisque nous ne pouvons cesser de désirer. Les sagesses classiques reposeraient sur une illusion de maîtrise des désirs.  Si vivre, c’est désirer, les désirs sont l’expression du vouloir-vivre, une vie sans désir est absurde. Or désirer, c’est au présent une forme d’insatisfaction, au futur une promesse de plaisir, de bonheur. Donc vivre, c’est une forme d’insatisfaction reconduite rendue supportable par l’illusion d’un bonheur à venir. Nos désirs sont les pressentiments de nos possibilités.

« On ne désire pas les choses parce qu’elles sont belles, mais c’est parce qu’on les désire qu’elles sont belles » écrivait Spinoza.

Dépasser le manque

Afin de concilier le désirable et le possible, la sagesse classique préconise une limitation des désirs. Mais ne s’agit-il pas plutôt de limiter nos envies ? Nous acceptons facilement l’idée qu’il est sage de ne pas démultiplier les envies, plus difficilement celle qu’il est bon de moins désirer. N’est-ce pas l’indice d’une différence importante entre désir et envie ? Et si nos envies sont clairement l’expression d’un manque, en va-t-il de même pour nos désirs ?   Il y a en effet du plaisir à désirer, on aime faire durer les désirs (apéritifs et préliminaires…). Or il n’y a pas de plaisir à être en manque. L’essence du désir réside-t-elle donc dans le manque ? Freud distinguait la pulsion, animée par un impératif de satisfaction-immédiate, du désir, qui certes est orienté vers sa satisfaction, mais aime la retarder.

Il y a de nombreuses choses que nous n’avons pas (manque objectif), mais que nous ne désirons pas. Dès lors, est-ce le manque qui crée le désir ou le désir qui crée le manque ? N’est-ce pas la différence entre désir et besoin ? Le besoin naît d’un manque, le désir non.

On peut encore répondre que certes le désir ne naît pas d’un manque objectif, mais qu’il est l’expression d’un manque subjectif. Mais n’y a-t-il pas des désirs sans sentiment de manque ? Désire-t-on des enfants, faire la fête, ou vivre, parce qu’on en manque ? Ces désirs ne sont-ils pas plutôt des façons de « persévérer dans notre être » que l’expression d’un manque ?
On dira par exemple que le désir de richesse est révélateur d’un manque de reconnaissance, de sécurité, ou de puissance.

Talleyrand disait : « les femmes pardonnent parfois à celui qui brusque l’occasion, mais jamais à celui qui la manque ».

Désir ou envie ?

Peut-on distinguer le désir de l’envie ? A ce stade, on peut au moins suggérer qu’il y a des désirs plus profonds, plus durables que les simples envies : le désir de justice, de beauté. Pour s’approcher de ces désirs, prenons les souhaits. A la différence des envies, ils portent sur un objet plus éloigné, lointain, voire impossible. Sont-ils l’expression d’un manque ?  Les désirs supposent une autre forme de distance, révélée par l’étymologie du mot : désirer, c’est considérer les étoiles (le sidéral) dans leur éloignement. C’est une forme de sidération, de considération, d’admiration. Le désir, dans sa forme pure, serait-il une forme d’admiration et de joie ?
N’est-ce pas ce genre de désirs que mettent en moi une belle œuvre d’art, une belle musique, un beau poème ? Et prenons le désir amoureux ; sans doute s’y mêle-t-il de la pulsion, et des envies. Mais prenez un petit enfant qui regarde une fille qui lui paraît belle. Il la désire, il l’admire, il la considère, mais il n’a pas envie d’elle. Chez l’adulte ordinaire, le désir se mêle à la pulsion, tandis que l’admiration est reliée au manque. Mais il n’en reste pas moins que sans considération, on est dans l’envie, la pulsion (il s’agit d’avoir); alors que dans le désir amoureux, il s’agit moins d’avoir que « d’être auprès de », « avec » : une distance est maintenue qui est celle du refus de s’approprier.

Spinoza disait : « ce n’est pas parce que nous contrarions les appétits lubriques que nous jouissons de la béatitude ; mais au contraire, c’est parce que nous jouissons d’elle que nous pouvons contrarier les appétits lubriques ».

Désir et souffrance

Comme disait Balzac « l’espoir est une mémoire qui désire ».

Si le désir est si affirmatif, si joyeux, si admiratif, pourquoi tant de tristesses, de souffrances, d’impuissances liées aux désirs ? Deux analyses sont possibles. Ou bien on incrimine les désirs et alors on les discipline, on les limite (sagesse classique), ou bien on les innocente. L’idée est alors de dire que les problèmes résident moins dans le fait de désirer que dans l’imaginaire inadéquat qui accompagne certains désirs. Par exemple, le désir sexuel est sain, mais capté par certains imaginaires (l’imaginaire religieux, pornographique), il peut donner lieu à bien des expériences malheureuses. Le désir de manger (et pas simplement le besoin de se nourrir) peut donner le meilleur (repas conviviaux, gastronomie) ; mais capté par un imaginaire (celui de la beauté par exemple, du corps parfait), il peut devenir malheureux (anorexie…). La solution résiderait donc moins dans une forme de moralisme (c’est bête de désirer fumer, de désirer la richesse…) que dans un dépassement des désirs par le haut, par la conquête d’un nouvel imaginaire et de nouveaux désirs.

Le couple désir et souffrance

Le désir et l’envie sont des forces vitales indispensables au maintien de nos équilibres psychiques. En plus d’être des sentiments complémentaires, le cadre émotionnel dans lequel ils s’inscrivent conditionne leur ressenti. Le manque et le besoin peuvent nuancer nos désirs et nos envies, ils participent sans doute à notre épanouissement. On peut être esclave de ses désirs, et penser comme Benjamin Franklin que « si l’homme réalisait la moitié de ses désirs, il doublerait ses peines ». Ou bien considérer comme Saint Augustin que « le bonheur c’est de continuer à désirer ce qu’on possède ».