La mort fait partie de la vie, mais prédire la mort est-il la prérogative des sciences de la vie ?

La mort fait partie de la vie, mais prédire la mort est-il la prérogative des sciences de la vie ?

Les progrès de la cancérologie ont entraîné une amélioration notoire du nombre de patients guéris de leur cancer, suscitant les espoirs perceptibles dans l’ensemble de la société.

En France, 450 mille nouveaux cas de cancers sont diagnostiqués chaque année, on déplore encore 150 mille décès dus aux cancers sur les 600 mille décès annuels.

Les cancers touchent différents organes et sont diagnostiqués à des stades plus ou moins avancés, ce qui entraîne des divergences de parcours.

Si nous portons les sujets scientifiques au premier plan, nous sommes invités à prendre en compte l’impact humain du cancer.

La complexité biologique de chaque cancer est partiellement comprise, de multiples thérapies ciblées existent, seuls certains patients en tireront bénéfice, pour l’instant, dans les phases avancées métastatiques. Ceci nous incite à favoriser la prévention et les dépistages pour intervenir précocement.

Par ailleurs, il ne se passe pas un jour sans que nous ne recevions un patient en consultation, traité par une autre équipe, qui s’est vu dire : « C’est terminé, la médecine ne peut rien pour vous, vous allez mourir ». A cela s’ajoute souvent une prédiction chiffrée plus ou moins approximative, comme par exemple : « Il vous reste trois mois à vivre ».

Ces situations nous incitent autant à réfléchir sur le sens de nos actions médicales, de nos propos, sur la différence entre la vérité médicale et la vérité humaine, ainsi que sur la posture médicale de prédiction et son impact sur les patients qui se confient à nous.

Si « le découragement est la mort morale » comme le disait François de La Rochefoucauld, comment accepter qu’il soit provoqué aussi par le corps médical, qui est surtout là pour soulager ?

A l’inverse, si le fonctionnement des organes vitaux est perturbé et que cela semble irréversible physiologiquement, de quelle façon engager honnêtement le patient et son entourage dans une phase de préparation à la mort la plus « paisible » possible, surtout lorsque l’on n’est pas préparé ?

Les patients et leurs familles souhaitent souvent savoir s’il existe ou non des innovations thérapeutiques ailleurs, y compris risquées, qui pourraient contrarier le pronostic médical avoué ; et ils ne se contentent pas à se laisser gagner par l’horizon d’un discours fataliste. Dans ce cas, le manque d’espoir accentue leurs souffrances.

 Shakespeare disait « mourir en combattant, c’est la mort détruisant la mort. Mourir en tremblant, c’est payer à la mort le tribut de sa vie ».

La mort : une réalité acceptable et anxiogène

« Ne sais-tu pas que la source de toutes les misères de l’homme, ce n’est pas la mort, mais la crainte de la mort ? » (Epictète).

Dès l’annonce d’un diagnostic de cancer, la peur de mourir et la peur de souffrir envahissent mentalement les patients. Ces peurs ne sont pas corrélées à la gravité de la maladie, puisque les patients atteints de cancers à un stade précoce, qui vont pourtant guérir majoritairement, doivent aussi lutter contre leurs peurs bien ancrées et qui les empêchent souvent de bien vivre.  « La mort est un manque de savoir-vivre » (Alphonse Allais).

C’est pour tenter de se rassurer, d’atténuer leurs peurs, que les patients posent fréquemment des questions aux médecins, appelant tantôt des prédictions tantôt à des hypothèses statistiques.

Rares sont les patients et les médecins qui s’accordent sur un discours juste et apaisant. Cette dialectique autour de la mort, de l’espoir et de la prédiction, reste un axe phare de cette relation entre le soignant et le soigné. La réflexion sur la mort dépasse pourtant le cadre de la médecine et de la maladie.

Dans l’Antiquité, l’épicurisme pulvérisait littéralement cette notion de mort et l’évacuait : la mort n’est rien pour nous. Son argument consiste à dire que lorsque nous sommes vivants, la mort n’est pas là. Et lorsque nous sommes morts, nous ne rencontrons pas la mort, par définition, puisque nous ne sommes plus. Sa propre mort est donc une réalité dont il est impossible de faire l’expérience. Par conséquent, Épicure invite ses amis à ne pas craindre la mort, puisqu’il est établi que nous ne pouvons pas en faire l’expérience. Ainsi, la mort existe, mais elle n’est rien pour nous.

La mort ne concerne que le vivant, elle est à la fois le contraire de la vie et le signe de la vie (seul ce qui vit meurt). Cette affirmation n’est cependant pas tout à fait exacte : la biologie nous apprend que les êtres unicellulaires se reproduisent par scission, indéfiniment : ils sont potentiellement immortels. La bactérie ne meurt pas, elle se divise. La mort est donc une caractéristique des êtres plus complexes comme les hommes.

La mort affecte des êtres qui tendent à « persévérer dans leur être », selon l’expression de Spinoza, pour une durée indéfinie. Elle provient donc, toujours pour Spinoza, d’une cause extérieure. La mort n’advient que lorsque l’on est vaincu par ce qui nous est extérieur, comme la maladie par exemple. En considérant cela, on en vient à affirmer que la mort n’est pas la fin de la vie mais que la vie est l’histoire de la mort. Qu’est-ce qui différencie l’homme des autres animaux par rapport à la mort ? En tant qu’animal, l’homme meurt, mais à la différence des autres animaux, il sait qu’il est mortel.

Quant à la mort, il y a plusieurs façons de l’envisager : en tant qu’arrêt (avec la mort vient la fin de l’existence) ou en tant que passage (la mort n’abolit alors pas la continuité personnelle, elle n’est considérée que comme une rupture). Nous n’avons cependant qu’une connaissance clinique de la mort, et c’est à la métaphysique de considérer ce qu’elle représente pour l’homme. Quand on évoque la mort avec les patients atteints de cancer avancé et leur famille, la plupart du temps on constate un apaisement des peurs, un soulagement par rapport aux situations de non-dits.

Les prédictions médicales : ni des certitudes, ni des prophéties

Quand Thalès prédit une éclipse de Soleil en -585, et Aristote mentionne que le même Thalès fit fortune en prédisant, grâce à « ses connaissances en astronomie », un été chaud et une importante récolte d’olives, on n’est pas certain de la véracité de ces deux anecdotes, mais elles montrent que dès l’Antiquité, des prédictions réussies basées sur des connaissances scientifiques, apparaissaient comme des succès. Certains penseurs ont ainsi été amenés à soutenir que prédire est le but principal, voire l’unique objectif, de nos connaissances scientifiques. Cette position, appelée parfois « prédictivisme » ou « instrumentalisme » (parce que les théories ne sont considérées que comme des instruments pour réaliser des prédictions), a existé, sous différentes versions, à toutes les périodes de l’histoire de la philosophie des sciences.

Quotidiennement, suite à une demande de leurs patients ou spontanément, les équipes médicales prédisent ou tentent de prédire l’avenir.  Si la question « qu’est-ce qu’une prédiction scientifique ?» n’a pas donné lieu à des débats aussi intenses que la question « qu’est-ce qu’une explication scientifique ? », c’est probablement parce qu’elle a l’air moins problématique que celle-ci. Pour beaucoup, une prédiction est simplement la formulation d’une hypothèse, cela n’est pas si différent pour un médecin. Une prédiction consiste à utiliser une hypothèse ou une théorie pour résoudre un problème scientifique donné ; elle peut aussi résulter d’une inférence inductive (on passe de prémisses à une conclusion, sans que ce soit forcément valide logiquement ou justifié).  Si l’on dispose par exemple d’un ensemble de données sur la période des épidémies de grippe et qu’on l’extrapole pour prédire la période à laquelle la grippe risque de toucher une zone géographique, on réalise une prédiction fondée sur une induction.

Quand un médecin dit à un patient qu’il va mourir prochainement, c’est qu’il a émis l’hypothèse que la dysfonction des organes qu’il a perçue (objectivement ou pas) était incompatible avec un fonctionnement mécanique vital équilibré.  Etant donné les innombrables cas décrits de pronostics sombres déjoués, et les variables inconnues permettant à chaque organisme de se réparer, comment ces prédictions morbides sont-elles reçues par les patients ?

Ainsi, puisqu’une définition des prédictions scientifiques comme conséquences ne semble ni suffisante, ni nécessaire, on pourrait être tenté de redéfinir les prédictions comme la conclusion d’inférences concernant des événements ou des phénomènes futurs ou inconnus. La prédiction décrit un événement futur ou un phénomène inconnu au moment de l’inférence.  Le problème de la conception des prédictions est qu’il nécessite d’utiliser des hypothèses auxiliaires dont la vérité ou l’adéquation empirique n’est pas toujours assurée.

Si une prédiction ne repose ni sur des lois, ni sur une modélisation, mais qu’elle consiste en une inférence statistique à partir d’une base de données, on a affaire à une prédiction par extrapolation ou interpolation de données. Les prédictions de ce type sont de plus en plus fréquemment utilisées avec l’augmentation de la puissance de calcul numérique et l’émergence de sciences dite des « données massives » (Big-data sciences). La Prédiction est donc le résultat d’un processus prédictif.

Le Processus prédictif correspond à une série d’inférences qui permettent de fixer la valeur d’une ou plusieurs variables (ou la relation de plusieurs variables entre elles) sans avoir à les fixer par la mesure ou l’observation. Enfin, cette définition est suffisamment précise pour permettre de distinguer entre prédiction scientifique et prédiction non scientifique.

La légende veut que lorsque l’oracle de Delphes prédit que le poète Eschyle mourrait écrasé par une maison, celui-ci s’exila loin des villes, mais que cela ne l’empêcha d’être tué par la carapace d’une tortue lâchée par un aigle, accomplissant malgré lui la prophétie de l’oracle. Même un scientifique idéal, parfait, n’aurait jamais pu prédire la mort d’Eschyle et ses circonstances ainsi.

En effet, la prédiction de l’oracle est une prophétie, c’est-à-dire qu’elle est inconditionnelle : elle n’a d’autre origine que la volonté des dieux et est donc inévitable, elle doit s’accomplir quelles que soient les conditions dans lesquelles se trouve le malheureux Eschyle. Les prédictions que l’on trouve dans les journaux spécialisés, les rapports d’experts et les ouvrages scientifiques sont au contraire conditionnelles : elles énoncent ce qui se passera pour un système donné, si certaines conditions sont réunies, et si notre connaissance du comportement de ce système est correcte.

Cette différence entre prophéties et prédictions conditionnelles reflète une différence dans la manière dont oracle et scientifique en arrivent à leur prédiction. Un oracle reçoit sa connaissance du futur des dieux : il est tout aussi aveugle sur les raisons qui font que cette prédiction se réalise que ceux à qui il l’annonce, et ce sont les dieux qui s’arrangent pour que, quel que soit le déroulement des événements, ceux-ci prennent toujours l’aspect que l’oracle avait prophétisé. Les scientifiques (lorsqu’ils ne jouent pas eux-mêmes aux prophètes) tirent leurs prédictions non seulement des connaissances de l’objet particulier dont il est question, mais aussi des théories qui décrivent comment se comporte cet objet en général.

Une prédiction scientifique se reconnaît à ce que le processus prédictif est transmissible et répétable. L’emploi du conditionnel devrait être de mise lorsque nous évoquons un futur hypothétique, surtout dans l’énonciation d’une prédiction morbide.

Cependant, il existe d’autres prédictions non-scientifiques qui ne sont pas des prophéties au sens de prédictions inconditionnelles : ce sont les prédictions des (pseudo)sciences dites occultes, ou paranormales, comme l’astrologie, la démonologie ou la chiromancie. Ces prédictions non scientifiques s’appuient bien sur des données et sur une série d’inférences : elles semblent être réalisées par des processus prédictifs similaires à ceux des prédictions scientifiques. En astrologie par exemple, les données sur la date et le lieu de naissance d’une personne sont utilisées pour construire son thème astral, thème qui est ensuite utilisé pour prédire l’influence des astres sur cette personne.

De telles prédictions peuvent être considérées comme non scientifiques parce que leur processus prédictif ne permet pas de fixer la valeur des variables considérées (la chance, l’amour, la réussite par exemple) avec une marge d’erreur suffisamment faible pour être fiables et utiles.

La définition des prédictions à partir de la notion de processus prédictif permet aussi de clarifier les rapports entre prédiction et explication. Il y a des cas où prédire c’est expliquer. On peut ainsi considérer que la prédiction de la trajectoire d’un boulet de canon à partir de la dynamique newtonienne est aussi une explication de cette trajectoire. Mais dans d’autres situations, une prédiction ne semble pas constituer une explication complète et satisfaisante. On peut ainsi prédire, uniquement à partir de données statistiques, que fumer donne le cancer, mais cela ne semble pas expliquer comment et pourquoi fumer donne le cancer. C’est la découverte du mécanisme biologique qui mène du fait de fumer au développement de cellules cancéreuses qui constitue une explication adéquate dans cette situation.

Il semble bien que ce sont d’abord les scientifiques qui ont pour tâche et pour autorité de dire quelles théories sont confirmées et lesquelles ne le sont pas, tout comme c’est le rôle des scientifiques de savoir quelles sont les théories rivales d’une théorie donnée et de quels faits elles rendent compte. Quand on sait ce qu’on ne sait pas, quelle est la meilleure façon de dire les choses ?

Les gens sont frappés de voir combien les théories scientifiques sont éphémères. Après quelques années de prospérité, ils les voient successivement abandonnées ; ils prévoient que les théories aujourd’hui à la mode devront succomber à leur tour à bref délai, et ils en concluent qu’elles sont absolument vaines.

C’est pourtant la volonté de contrôler des prédictions théoriques qui impulse de nombreuses recherches expérimentales, et ces mêmes prédictions sont essentielles pour établir les protocoles et dispositifs expérimentaux indispensables à ces recherches. On ne peut donc que souhaiter l’émergence d’études des prédictions dans des contextes expérimentaux divers, qui permettrait d’examiner la manière dont les scientifiques multiplient les surfaces de contact entre théorie et expérience.Les gens sont frappés de voir combien les théories scientifiques sont éphémères. Après quelques années de prospérité, ils les voient successivement abandonnées ; ils prévoient que les théories aujourd’hui à la mode devront succomber à leur tour à bref délai, et ils en concluent qu’elles sont absolument vaines.

Conclusion

Quand bien même avons-nous besoin de prédictions pour prendre en charge nos patients, il convient de faire attention. A cet égard, le général De Gaulle aurait dit « La fin de l’espoir est le commencement de la mort ».

Avec l’expérience clinique, on a l’impression que la relation idéale ente le médecin et le patient doit préparer le projet de mort, autant qu’elle a accompagné le projet de vie ; acquérir la bonne tonalité dans les échanges est aussi important que de prodiguer les bons soins lors de la phase avancée de toute maladie ; ne pas se battre au même rythme que nos patients (souvent différent de celui de leur entourage) peut être perçu comme un désaveu, voir pire, une trahison.

Évoquer la mort pendant la vie semble aussi important que de savoir remettre en perspective ses prédictions et les données de la statistique. La médecine est aussi une science humaine, elle se doit de considérer le pouvoir des mots et de cultiver la bienveillance.

Docteur Alain Toledano
Cancérologue Radiothérapeute
Centre de Cancérologie Hartmann, Président de l’Institut Rafael

L’engagement médical et humaniste, un devoir philosophique. Qu’en dirait Levinas ?

L’engagement médical et humaniste, un devoir philosophique. Qu’en dirait Levinas ?

Article rédigé par le Docteur Alain Toledano

La pratique médicale nécessite un engagement fort et l’adhésion à un système de valeurs. Nos valeurs sont des motivations subjectives, elles définissent pour nous le domaine de la morale et conditionnent nos actions.

La beauté du raisonnement logique et de la science appliquée crée un certain engouement chez nombre de médecins et autres soignants. Heureusement, la science et l’expérience ont pu investir les raisonnements médicaux, ce qui implique une part importante de la crédibilité et la confiance accordées à la médecine et aux médecins. Si la médecine ancienne revêtait un caractère astral ou spirituel, les résultats de ses traitements culturels dépendaient plus du hasard que du bénéfice statistique, ce qui desservait notre profession.

Lorsque Kant professait que « la médecine est un art et non une science exacte et rationnelle », il faut encore en retenir la part relationnelle et « magique » de la relation humaine dans l’exercice de la médecine, quand bien même s’est-elle affermie scientifiquement avec le temps.

Le courant anglo-saxon a vu émerger un encadrement juridique de la pratique médicale, la recherche de fautes et les procédures contentieuses ont conditionné le langage de nombreux médecins, pour qui la vérité scientifique est devenue la vérité médicale et la vérité médicale est devenue la vérité humaine. Ceci détermine la communication thérapeutique, des « vérités » sont assénées pour se décharger de ses responsabilités de soignants (qui sont censés protéger), au nom du devoir d’information absolue.

Cette transparence dans l’échange a du bon à certains égards, surtout lorsqu’elle est mise en balance avec l’opacité des échanges que la médecine latine et paternaliste promeuvent encore. La gestion autocratique de certains médecins vis-à-vis des décisions engageantes pour la vie de leurs patients, n’honore pas tout le temps l’engagement de service au malade qui régit l’action médicale. Quel est le juste milieu lorsqu’on sait d’un côté que la vérité du moment pourrait faire du mal au patient et que d’un autre côté une incertitude demeure ?

Il n’y a donc pas qu’une seule manière d’exercer la médecine, la science autant que la relation humaine ont leur importance, la posture anglo-saxonne tout comme l’attitude latine pseudo protectrice pouvant être utiles.

Sommes-nous, médecins, des serviteurs de la statistique ?

Il arrive fréquemment lors des moments de détresse des patients et de leur famille, que les médecins livrent des informations brutes et fatalistes, difficilement audibles et générant la souffrance de la perte de l’espoir.

Jean Cocteau disait « A l’impossible je suis tenu » ; il apparaît ainsi primordial pour chaque médecin, de faire son introspection philosophique et de reconnaître ses propres motivations quant à son identité de soignant.

Si « la valeur d’un Homme dépend de la noblesse de ses aspirations » (Hazrat Ali), notre manière de construire nos relations avec les patients dont nous avons la charge, nous définit autant qu’elle nous caractérise.

Il est aujourd’hui possible de pratiquer une médecine de prescription, conforme aux référentiels et sans grande empathie. D’ailleurs, il est également possible dans notre société de ne vivre que pour soi : jouissance, reconnaissance, travail, argent permettent à beaucoup de personnes de tourner en boucle autour d’eux-mêmes.

La régulation humaniste, et d’autres propositions philosophiques sont possibles en plus d’être attendues.

Le devoir vis-à-vis de l’Autre : doctrine de Lévinas

« Le moi devant autrui est infiniment responsable » disait Emmanuel Levinas. Nous devons tout à l’autre, l’éthique chez Levinas est une obligation dans la mesure où elle est une convocation.

« Être humain signifie : vivre comme si l’on n’était pas un être parmi les êtres », nous sommes tenus d’être dignes de notre humanité par notre humanisme.

En tant que soignant, j’ai des devoirs vis-à-vis de « l’autre fragile », quel qu’il soit et quelque soit son comportement ou son attitude à mon égard.

Souvent perçu comme difficile à tenir, ce cap vertueux semble être une des clés de la transformation humaniste de notre action médicale, pour passer d’une médecine prescriptive à une médecine intégrative, qui intègre l’autre dans sa différence et pour ce qu’il représente.

La relation à autrui est alors asymétrique : la réciprocité des actions ne peut pas être attendue par le médecin, il doit agir sans savoir ce qu’autrui (le patient) fera, même si le médecin doit y laisser sa vie. Ainsi, Lévinas renverse la morale de l’autonomie développée par d’autres comme Kant (dont l’autonomie était le point névralgique) : c’est l’hétéronomie du médecin qui rend la morale impérieuse.

L’expérience d’autrui prend la forme métaphorique du visage, qui chez Lévinas ne doit pas être compris de façon restrictive comme la face (couleur des yeux, forme du nez…).

Le médecin a donc un devoir moral vis-à-vis du patient, c’est probablement l’une des clés de son épanouissement que de l’assumer. Visage et discours médical sont liés.

Le travail humaniste de chaque médecin commence sur soi-même ;

« Celui-là seul peut reconnaître le visage d’autrui qui a su imposer une règle sévère à sa propre nature » (Levinas).

Puisse la beauté de la science combler l’imperfection de l’homme, dont la préoccupation doit rester néanmoins le point d’orgue de notre engagement médical.

Docteur Alain Toledano

Cancérologue Radiothérapeute
Centre de Cancérologie Hartmann, Président de l’Institut Rafaël

Le processus de Guérison nécessite de penser différemment : une philosophie indispensable

Le processus de Guérison nécessite de penser différemment : une philosophie indispensable

Article rédigé par le Docteur Alain Toledano

Nombre de patients se plaignent, à juste titre, de ne pas avoir entendu le mot de guérison de la bouche de leur médecin.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, la guérison est un état de retour au bien être mental, physique et social, que l’on avait avant la maladie ; quand bien même la maladie serait traitée et aurait disparu, le sentiment de peur consécutif souvent installé, et les dégâts collatéraux sur le plan général et social, empêchent la plupart du temps les patients de se sentir complètement guéris.

La guérison ne se décrète pas par le médecin qui traite la maladie, mais peut être ressentie par le patient dont la maladie a disparu, sous condition qu’il ait pu avoir accès à un « retour aux équilibres de vie antérieurs » voire qu’il les ait améliorés.

Cette approche multidimensionnelle doit nous questionner sur notre manière de prendre en charge globalement chaque patient, d’en prendre soin, pour mieux guérir.

Notre manière de réfléchir est aussi conditionnée par notre langage ; notre pensée est inspirée de notre grammaire, qui bien qu’elle soit riche à de nombreux égards, rend plus difficile la phase de guérison et son sentiment pour chaque patient, comme nous allons l’étayer.

Notre devoir de soignant est aussi de guider philosophiquement et psychologiquement chaque patient, à penser cette guérison comme un chemin et non seulement comme l’état tant attendu.

1- La Transformation face à l’action, deux concepts préalables importants à distinguer

Chaque action thérapeutique est considérée comme une fin en soi, y a-t-il une action de guérison ?

guérison réflexionPour bien réfléchir notre approche sémantique et philosophique de la guérison, ces deux mots véhiculant plus qu’une idéologie sont des outils indispensables, comme l’écrit si bien le philosophe François Jullien.

L’action est locale, momentanée (même si un moment peut durer), intervient ici et maintenant, renvoie à un sujet comme à son auteur (peut être pluriel), se démarque et est saillante, on la remarque. On peut en faire un récit, une épopée.

À l’inverse, la transformation est globale, progressive, dans la durée, résulte d’une corrélation de facteurs et ne se démarque jamais suffisamment pour être perceptible.

On ne voit pas quelqu’un guérir, on constate le résultat une fois accompli, « lorsqu’il est guéri ».

Le patient qui ne se sent pas guéri, n’est effectivement pas guéri au fond de lui. Comme le patient se pense de façon binaire : soit malade ou soit guéri, donc le patient ne se sentant pas guéri pense qu’il est encore malade (même s’il ne l’est plus en réalité !).

Il y a un problème de pensée, dans la manière de se diriger vers le sentiment de guérison lorsque l’on n’est plus malade, donc cela pérennise l’état de maladie dont la plupart des patients rêvent de s’extraire. Les soignants qui ne traitent que la maladie et pas le malade sont impuissants à le guider vers cette guérison espérée.

La grammaire occidentale est conçue à l’instar d’un sujet-agent, elle veut, elle vise, se pose des buts.

À l’inverse, le stratège chinois ne manifeste d’autre ambition que de transformer la nature, transforme les rapports de force pour les faire basculer silencieusement (équilibres énergétiques), dans la durée.

« Que dois-je faire docteur, pour être guéri ?! », nous demande les patients avec insistance parfois défaitiste, fréquemment fatalistes.

Au lieu d’avoir la prétention d’ «agir», mais aussi de devoir risquer, d’avoir à affronter, de s’user, cet épiphénomène de l’action ayant tout compte fait si peu d’effet, « transformez » donc comme la nature… Pensez aussi, de façon caricaturale, comme « des chinois » et pas seulement comme « des occidentaux » !

Comme c’est « tout » qui peu à peu, sous cet effet d’ambiance, s’en trouve modifié, du proche au lointain, nous n’en discernerons rien et par suite nous n’aurons rien à en décrire, à raconter. Pas de récit ou d’actions héroïques, juste finalement cette transformation conduisant de l’état de malade vers l’état de guérison.

2- Difficulté de penser la transition

Cette difficulté est celle de penser son être, passer d’une forme à la suivante (d’un état de malade à un état de guéri). La transition n’étant pas conçu comme un état, elle échappe à notre pensée (elle fait trou dans la pensée)- en changeant notre manière de penser, on a plus de chance de se sentir guéri, mais surtout plus de chance de ne plus être et de ne plus se sentir malade.

philosophie guérison patientOn aurait tort d’envisager la diversité des états (malade-guéri) sous l’angle de la différence. Car la différence renvoie à l’identité comme à son contraire (le malade cancéreux), par suite, à la revendication identitaire.

Considérer la diversité par le spectre des différences d’état, conduit à leur attribuer des traits spécifiques et les renferme sur une unité statutaire de principe.

Traiter les écarts plutôt que les différences, promeut un point de vue non plus d’identification, mais d’exploration. Il y a une sorte de continuum entre la maladie et la guérison.

Les écarts perçus ouvrent plus le champ du possible que les différences, ils déplacent les angles de vue.

La pensée grecque s’est articulée dans la langue de l’Être, cela lui a permis de déployer l’exigence de la détermination (logos), permettant d’abstraire et de produire du « vrai », et par suite, de construire indéfiniment dans la pensée cette exigence même que mettent à profit la science et la philosophie.

Mais du même coup s’est elle privée de la fécondité inverse, recouverte ou délaissée, lui permettant d’appréhender l’indéterminable du passage ou de la transition. La transition est le point d’achoppement de la pensée grecque, quand elle apparaît symptomatiquement, la pensée qui s’articule autour du concept de substance est handicapée.

La transition continue par laquelle passe un patient ne trouve pas les outils nécessaires dans la pensée occidentale de l’être dans la considération de ses états de santé.

Pour guérir il faut donc penser cette transition de l’état de maladie vers l’état de guérison, si possible en acceptant la prise de conscience et le caractère émotionnel et sentimental de cette transformation silencieuse.

A l’Institut Rafael, nous mettons en place des ateliers de philosophie et de bibliothérapie pour accompagner chaque patient vers sa propre guérison

Docteur Alain Toledano
Cancérologue Radiothérapeute
Centre de Cancérologie Hartmann, Président de l’Institut Rafael