Douleur et catastrophisme chez l’adulte

Dr Jacques WROBEL
Jacques WROBEL
Anesthésiste-réanimateur
Consultations de la douleur, Hôpital Européen Georges Pompidou, 75015 Paris
et American Hospital of Paris, 92200 Neuilly

Le catastrophisme est un comportement que l’on rencontre fréquemment en consultation chez des patients douloureux chroniques. Cet état d’anxiété, dont on sait maintenant qu’il peut intensifier notablement l’état de souffrance, est d’autant plus souvent retrouvé qu’il est plus systématiquement recherché. Le catastrophisme fait dorénavant l’objet de centaines de publications dans différents domaines d’application. Dans cet article, c’est volontairement que nous ne traiterons pas du catastrophisme chez l’enfant ou l’adolescent, pas plus que dans le cadre de la relation parents-enfants

Historique du concept de catastrophisme

Historiquement, l’idée de catastrophisme a été conceptualisée par Albert Ellis dans le cadre de sa thérapie rationnelle émotive, puis elle a été immédiatement utilisée par Aaron Beck et al. qui, en 1961, a dressé et publié une approche thérapeutique de la dépression (1) . Un travail de Lefebvre (13), en 1981, a démontré chez des patients présentant une douleur lombaire, que les patients déprimés faisaient plus d’erreurs cognitives dysphoriques que les patients non déprimés. L’humeur dysphorique peut se traduire par la dépression, la tristesse, le désespoir et l’irritabilité. En 1989, Francis J. Keefe (10) a abordé ce sujet chez des patients porteurs d’arthrite rhumatoïde. Il utilisait alors le Cognitive Evaluation Questionnaire (CEQ) basé sur sept groupes d’items. Une autre grille, le Pain Management Inventory (PMI) avait été étudié par Braun et Nicassio à partir de 1987. Une échelle différente, le Coping Strategy Questionnaire (CSQ), avait été utilisée dès 1983 par Rosenstiel et Keefe (19) dans une version en 50 items, de types cognitifs et comportementaux, afin d’aider le patient à faire face à sa douleur. Parmi les nombreux critères cognitifs se trouvait le catastrophisme. Mais l’objet de cet outil était principalement de donner au médecin et à son patient des informations afin que ce dernier puisse mieux faire face à sa propre douleur. Trop complexe à utiliser, une réduction à 27 items (le CSQ-R) a été tentée plus tard, mais sa validation a posé quelques problèmes. François Boureau (3) a écrit en 1999 à propos du CSQ : « Différents travaux ont observé un lien entre les scores de catastrophisme et les niveaux de dépression et/ou d’incapacité. Certaines études incitent à penser que le catastrophisme serait une variable intermédiaire entre le facteur dépression et la composante affective de la douleur (et non sensorielle). Dans une perspective cognitive, la mise en évidence d’un schéma cognitif comme le catastrophisme est plutôt appréhendé a priori comme une variable intermédiaire déterminant les réactions émotionnelles associées. Si les données de la littérature permettent d’établir des liens sous la forme de corrélation statistique, il faut garder à l’esprit qu’une corrélation n’établit pas un lien de causalité ». Michael J Sullivan, professeur de psychologie de l’Université Mac Gill de Montréal, est à ce jour l’auteur qui, avec ses équipes, a le plus investigué l’association du catastrophisme et de la douleur. Dans une étude originale publiée dans Pain en 1995 23, Sullivan a tenté d’évaluer chez 80 patients volontaires le niveau de contribution de différents aspects d’une pensée catastrophiste tels que « Helplessness, Magnification, Rumination », que l’on peut traduire en français par Vulnérabilité, Exagération, Rumination. Il utilise alors le questionnaire de Mac Gill (MPQ) et introduit pour la première fois un questionnaire nouveau, fruit de recherches personnelles, le Pain Catastrophizing Scale (PCS). L’étude montre que le PCS est corrélé de façon significative avec la dimension affective du MPQ et les résultats y sont discutés en termes de mécanismes liant la pensée catastrophiste avec la dimension douloureuse. Une autre étude portant sur 86 sujets souffrant de lésions légères du cou, des épaules ou du dos, après un accident du travail ou un accident de la voie publique a été publiée par ce même auteur en 1998 (24). L’instrument de mesure utilisé était le PCS. L’étude a démontré que l’évaluation du catastrophisme a permis une prédiction du handicap et ce de façon indépendante de la dépression et de l’anxiété. Le critère « rumination » s’est montré l’élément de prédiction le plus marquant du handicap inhérent à la douleur. Dès lors, le PCS va prendre rapidement une place prépondérante dans le cadre des évaluations menées sur le catastrophisme. Selon une étude menée par PubMed en 2008 et utilisant comme mots-clés « catastrophisme » et « douleur », on est passé de quelques publications dans les années 80, à 50 publications dans les années 90 et à 350 publications entre 2000 et 2008, soit une augmentation exponentielle. Plusieurs centaines ont suivi depuis. Les principales seront évoquées dans les chapitres suivants.

Clinique

Le catastrophisme se définit comme une attitude mentale exagérément négative, qui se construit durant une expérience en cours ou future de la douleur, selon Sullivan en 2001 (25). Le catastrophisme, ou dramatisation, est une réponse cognitive et affective qui repose sur une expression inadéquate de la douleur. Il se caractérise par une focalisation exclusive du patient sur les aspects aversifs et négatifs de son expérience douloureuse. Il s’exprime le plus souvent par une attitude de rumination du patient sur sa propre douleur associée à un vécu véritablement obsessionnel de son propre état. Le catastrophisme entraîne une amplification de l’intensité de la douleur, des comportements douloureux, de la détresse émotionnelle, des évitements, du handicap et des prises médicamenteuses. Le catastrophisme est corrélé à d’autres variables qui influencent la douleur telles que la dépression, l’incapacité, l’algophobie, la kinésiophobie (peur du mouvement) et l’évitement (30). L’attitude la plus souvent retrouvée, chez les patients porteurs de douleurs chroniques, se manifeste par la recherche auprès des autres d’une attitude empathique, d’une attention particulière, sans objectif de diminution de la douleur. Celle-ci se fait au détriment d’une attitude plus positive de « coping » (que l’on peut traduire par « gérer » ou « faire face ») qui est destinée à mieux affronter et à mieux composer avec la douleur elle-même. De plus, les pensées catastrophistes semblent liées à une incapacité à faire usage de la distraction ou des émotions positives en tant que moyen de faire face à la douleur.

Modèle cognitivo-comportemental de la peur liée à la douleur

Si la douleur, causée par une lésion ou un effort, est interprétée comme menaçante (catastrophisme vis-à-vis de la douleur), la peur liée à la douleur progresse. Cela conduit à un évitement/échappement, suivi d’une incapacité, d’un abandon et d’une dépression, responsables d’une persistance des expériences douloureuses et donc d’un cercle vicieux de peur et d’évitement croissants. Dans un modèle « peur-évitement », J. Vlaeyen suggère qu’il y a deux réponses comportementales différentes à la douleur : l’affrontement et l’évitement (Figure 1). Il s’agit de deux voies possibles par lesquelles les patients peuvent se trouver entraînés dans une spirale descendante d’évitement croissant, d’incapacité et de douleur. L’interprétation catastrophique de la douleur est responsable d’une peur, elle-même à l’origine de comportements de recherche de sécurité qui sont adaptés en cas de douleur aiguë, mais deviennent contreproductifs par la suite. En effet, une vision négative de la douleur initie la peur liée à la douleur, ce qui amplifie l’expérience douloureuse. L’hypervigilance qui en découle correspond à une conduite de sécurité destinée à contrôler l’impact de la douleur ou de la lésion. Selon Vlaeyen, « ces conduites peuvent à long terme entraîner des croyances dissociées des réalités de chaque expérience douloureuse qui, par ailleurs, sont à la base de désocialisation (31, 32) ». Ainsi, les croyances des patients au sujet de la douleur (son caractère contrôlable, prédictible, handicapant, etc.) et les moyens qu’ils utilisent pour y faire face, influencent leurs perceptions des caractéristiques spécifiques de la douleur (dont son intensité) et leur fonctionnement psychosocial.

« Docteur, vous êtes mon dernier espoir! »
Le catastrophisme reflète la façon dont chaque individu est capable d’expérimenter sa douleur. Toutefois, les personnes sujettes au catastrophisme s’expriment par un verbatim qui est assez souvent reproductible :
• rumination sur leur douleur: « Je ne peux m’empêcher de penser combien cela me fait mal»
• exagération de leur douleur: « Je crains que quelque chose de sérieux arrive »
• vulnérabilité devant leur douleur: « Je ne peux rien faire pour améliorer ma douleur »

Le pain catastrophizing scale (échelle de pensée catastrophique)

Pensée catastrophique schémaMichael J. Sullivan a proposé dès 1995, avec James U. Bishop, une échelle en treize items permettant d’identifier et de quantifier l’importance du catastrophisme chez un patient douloureux : le Pain Catastrophizing Scale (PCS). Instrument de mesure à part entière, il a fait l’objet préalablement d’une validation en clinique sur des groupes de sujets sains. Selon Sullivan 23, le PCS (Figure 2) peut être complété en moins de cinq minutes et donc facilement intégré dans une pratique clinique standard. Il propose une liste de treize items. Trois sous-groupes regroupent les critères liés à la rumination (items 8,9,10,11), l’exagération (items 6,7,13) et la vulnérabilité (items 1,2,3,4,5,12). Il est demandé aux patients d’évaluer leur expérience personnelle grâce à une cotation en cinq points, de 0 à 4. Le score final peut donc varier de 0 à 52. Selon l’auteur, après des validations multiples de son échelle, un score de PCS de 30 ou plus représente un niveau clinique pertinent de catastrophisme. Pour cette équipe, l’augmentation du score de la PCS indique une progression notable de la pensée catastrophiste du patient. Il cite des recherches qui ont montré que le PCS a une bonne fiabilité (alfa = 0,87), une bonne validité et que des scores élevés indiquent une mauvaise évolution potentielle de la douleur. Il évoque également des recherches qui auraient montré que le score de 20 constitue déjà un seuil de détection des patients à risque. Le questionnaire PCS permet à chaque patient de réfléchir et de répondre sur ses sensations et son état d’esprit lorsqu’il souffre. Compléter un questionnaire aussi spécifique que le PCS constitue donc selon l’auteur une autre façon d’évaluer ses douleurs. Il existe également une échelle de catastrophisme destinée au conjoint du patient et aussi une échelle plus spécifique de l’enfant, développées ultérieurement par ce même auteur et son équipe. Ainsi, le PCS est et reste aujourd’hui l’échelle de référence. Traduite en vingt langues, elle a été, selon son initiateur, utilisée à ce jour dans plus de 600 études scientifiques.

échelle pensée catastrophique

Variations cliniques

Ce qui prédispose au catastrophisme chez certains patients confrontés à une douleur aiguë ou chronique demeure relativement mal connu. Il a toutefois été démontré par Buer & Linton en 2002 que le catastrophisme est un facteur individuel qui existe chez des personnes qui ne vivent pas un état de douleur chronique (4). Par conséquent, on peut penser que le catastrophisme est une prédisposition, une vulnérabilité latente, qui existe chez des personnes en bonne santé, futurs patients douloureux.

Selon l’âge

Selon Ruscheweyh, l’âge affecte le catastrophisme car la régulation des émotions se modifie durant la vie. Dans un souci de cohésion, nous avons décidé de n’étudier que l’adulte dans cet article.

Selon le sexe

Si certains auteurs ont conclu que les femmes communiquent plus que les hommes de façon catastrophiste (Sullivan, 2000), d’autres n’ont pas retrouvé dans leurs études le sexe comme étant une variable discriminante (28bis).

En période de grossesse

Olson a étudié en 2012 le lien éventuel entre catastrophisme et douleur lombopelvienne pendant et après la grossesse16. Le PCS a été évalué entre la 19e et 21e semaine, entre la 34e et la 37e semaine et durant les 6 mois de post-partum chez 242 femmes enceintes. Le catastrophisme lié à l’état de grossesse semble être associé avec la survenue de douleurs lombo-pelviennes et agir négativement sur la récupération physique.

Selon l’écoute du conjoint

Une étude consacrée à la relation au sein du couple autour du catastrophisme et de l’évolution de la douleur a été menée par N. Gauthier du département de psychologie de l’Université de Montréal. Cinquante-huit couples ont été inclus. Les patients douloureux chroniques ont été filmés alors qu’ils soulevaient une série de poids assez lourds. Puis, leurs conjoints étaient invités à regarder cette vidéo et à répondre à un questionnaire proche du PCS au sujet de la douleur de leurs partenaires. Les scores ont été divisés en quatre groupes. L’analyse révèle que les patients « haut catastrophisme », en couple avec un conjoint côté « bas catastrophisme », ont eu un comportement plus douloureux que les autres patients. Ceci suggère que les patients douloureux chroniques « haut catastrophisme » doivent sur-exprimer leur douleur de façon à compenser la tendance de leurs conjoints « bas catastrophisme » à sous-estimer la sévérité de leur expérience douloureuse (7) .

Selon la pathologie

  • La fibromyalgie: Pour Morris (15), le catastrophisme serait chez les patients présentant une fibromyalgie un élément prédictif clé d’une mauvaise adhésion au traitement. L’auteur développe et teste à Cape Town, en Afrique du Sud, le VRET (Virtual Reality Exposure Therapy), programme destiné, à travers des exercices en relation avec le catastrophisme à traiter les patients fibromyalgiques. Deux protocoles contrôlés sont en cours utilisant l’IRM-fonctionnelle. À ce jour, le VRET a déjà montré son intérêt dans le traitement de différentes sortes de phobies comme la peur en avion ou la crainte des araignées.
  • Le cancer : Les aspects émotionnels provoqués par la découverte et l’annonce d’un cancer, quelle qu’en soit la localisation, ne sont nullement étrangers à l’expression de la douleur lorsqu’elle se manifeste. On sait que la douleur cancéreuse peut modifier la qualité de vie à la fois physiquement (sentiment d’affaiblissement), psychologiquement (sensation d’être dépassé), socialement (tendance à l’isolement) et même spirituellement. Les causes de ces douleurs sont multiples, liées à la tumeur qui peut être invasive ou compressive, aux métastases dont les localisations peuvent être multiples et très douloureuses, mais aussi aux traitements chimiothérapeutiques dont plusieurs ont des effets indésirables importants de type neuropathique. Selon Sullivan, les souffrances qui sont engendrées par les douleurs neuropathiques démoralisent les patients parce qu’elles sont difficiles à traiter. Un accompagnement psychologique doit être proposé, parfois avec insistance.
  • En post-opératoire : Il est admis que la douleur aiguë post-opératoire mal anticipée peut passer à la chronicité. Le catastrophisme constitue alors un élément péjoratif supplémentaire, la transition de la douleur aiguë vers la douleur chronique post-opératoire semblant facilitée par l’augmentation du catastrophisme. Theunissen et al a mené et publié une méta analyse basée sur les thèmes de l’anxiété et du catastrophisme en pré opératoire associés à des douleurs chroniques post-opératoires (DCPO). Vingt-neuf études publiées entre 1958 et 2010 ont été incluses dans cette revue. Seize ont montré une significativité entre anxiété et catastrophisme et le développement de douleurs chroniques postopératoires. Le pourcentage d’études statistiquement significatives a été de 67 % pour la chirurgie orthopédique et 36 % pour les autres types de chirurgie. Ces études montrent le rôle de l’anxiété et du catastrophisme dans le développement de la DCPO. L’évaluation systématique de l’anxiété pré-opératoire est alors recommandée.

Une étude épidémiologique prospective menée dans deux hôpitaux majeurs londoniens sur des patients en chirurgie cardiaque a été menée par Reenam S. Khan et publiée en 2012. Le but était d’étudier l’impact à court terme du catastrophisme, de l’anxiété et de la dépression sur la douleur post-opératoire. Soixante-quatre patients ont rempli le PCS, l’hospital anxiety and depression scale et le verbal rating scale, en préopératoire et à la 48e heure post-opératoire ainsi que d’autres variables. La douleur post-opératoire était prédictible en fonction de l’intensité déclarée dans les scores en pré-opératoire. L’auteur conclut que le catastrophisme peut être prédictif de la douleur post-opératoire, indépendamment de la présence d’anxiété ou de dépression11. Cette prédictibilité est confirmée par une étude de Masselin-Dubois et al. (2013) sur 189 patients (arthroplastie du genou, chirurgie du cancer du sein) utilisant plusieurs échelles, qui montre qu’anxiété et exagération constituent des facteurs favorisant la chronicisation de la douleur postopératoire (14bis). Clarke a étudié l’effet de la gabapentine sur l’anxiété et le catastrophisme pré opératoire avant une chirurgie majeure dans une étude prospective randomisée portant sur 50 femmes. Les patientes du groupe actif ont reçu 1200 mg de gabapentine en pré-opératoire versus placebo. Avant administration, le niveau d’anxiété a été mesuré, entre autres, avec une PCS et le Pain Anxiety Symptoms Scale-20. L’administration de 1200 mg de gabapentine a réduit les différents scores et l’anxiété pré-opératoire (5). On sait aussi que l’injection de kétamine après l’induction anesthésique est également efficace pour prévenir une possible hyperalgésie post-opératoire.

Aspects neurophysiologiques

Déjà en 2004, Gracely a montré sur une série de 29 patients fibromyalgiques sélectionnés à l’aide d’échelles adaptées, que le catastrophisme, indépendamment de la dépression, est associé de façon significative avec une augmentation de l’activité cérébrale des territoires relatifs à l’anticipation de la douleur (cortex frontal médian, cervelet), à l’attention à la douleur (cortex cérébral antérieur, cortex dorsolatéral préfrontal), à l’aspect émotionnel de la douleur (claustrum) et au contrôle moteur. Ces résultats étayent l’hypothèse selon laquelle le catastrophisme a une influence sur la perception de la douleur en altérant l’attention et l’anticipation et en augmentant la réponse émotionnelle à la douleur (8) . « Pain changes the brain ». Cette assertion s’applique à l’association douleur et catastrophisme et l’imagerie fonctionnelle a notablement aidé à mieux la documenter (12). Llyod a étudié en 2008 les réponses à une stimulation tactile non douloureuse du dos chez des lombalgiques chroniques. Il a comparé un groupe qui contrôle sa douleur (« coping » efficace) avec un groupe qui ne la contrôle pas. Les patients du premier groupe ont de plus grandes réponses aux niveaux des cortex pariétal et cingulaire, proportionnellement au niveau de catastrophisme (14). Ruscheweyh a publié en 2013 une étude sur les effets du catastrophisme chez 27 sujets sains à l’aide du réflexe RIII. Les résultats de cette étude suggèrent que les effets du catastrophisme prédominent au niveau supraspinal, avec une participation significative des voies de contrôle descendantes20. Par ailleurs, il a été démontré en 2008 une relation entre les situations de catastrophisme et la réactivité de l’interleukine 6 après stimulation douloureuse chez des sujets volontaires sains (9). L’étude des synergies entre les systèmes nerveux, endocriniens et le système immunitaire, particulièrement les cytokines pro-inflammatoires, constitue une intéressante voie de recherche pour déterminer les liens entre la douleur et ses conséquences et le catastrophisme9

Traitement

Comme on l’a vu, le catastrophisme amplifie l’intensité de la douleur, induit de la détresse émotionnelle et des évitements. Il est aussi vecteur pour le patient de prises médicamenteuses anarchiques, souvent favorisées par une errance thérapeutique. Ainsi, les divers médicaments utilisés antérieurement et en cours doivent êtres listés afin de rétablir une prescription logique. Une relation médecin-malade basée sur l’écoute, le dialogue, l’instauration d’une relation de confiance, constituent des préalables indispensables, susceptibles au mieux de prévenir ou de limiter un possible passage à l’état de catastrophisme. Le risque algique doit faire l’objet d’informations préalables à donner au patient de façon anticipée lorsque cela est possible (lors de la consultation pré-anesthésique ou avant le début d’une chimiothérapie par exemple). Lorsque l’état de catastrophisme est avéré, il doit être évalué et le patient doit être invité à exprimer sa pensée, son trouble, sa détresse. Il est important de noter son verbatim afin de pouvoir l’utiliser comme base de suivi. L’accompagnant présent, en général le conjoint, peut être également invité à s’exprimer s’il le souhaite. Parfois, cela induit une catharsis plus ou moins souhaitable. Le patient doit être rassuré dans la mesure du possible en disposant des informations sur la durée, l’évolutivité et le traitement de son problème, ainsi que l’existence d’alternatives en cas d’échec ou de résultat insatisfaisant. Le recours à une échelle d’évaluation du catastrophisme doit constituer le point de départ d’une bonne prise en charge lors de la consultation douleur initiale. Scott a mené une étude prospective consacrée à l’interprétation et à la significativité du PCS, avant et après un programme multidisciplinaire de sept semaines de réhabilitation, chez 166 patients présentant des douleurs consécutives à un « coup du lapin ». Le score moyen de PCS, qui était de 24 en pré programme, a été réduit à 14/15. Ainsi la réduction a été significative, de 38 à 44 %, accompagnée dans ce dernier cas d’un retour à la vie active et d’une diminution du score de douleur chez des patients ayant présenté un traumatisme musculo-squelettique21, 22. Ces résultats devraient aider à l’adoption de protocoles destinés à mieux évaluer l’efficacité des programmes ciblés sur le traitement des douleurs liées au catastrophisme. Sullivan conclut sur la possibilité d’introduire lors de l’évaluation courante la recherche du catastrophisme comme élément diagnostic et pronostic. On peut toutefois arguer du fait que le catastrophisme étant un élément important de la relation du patient avec son entourage, il s’exprime aussi au cours de la relation médecin-malade et peut donc être différent selon que l’attitude du thérapeute est attentive ou distante.

avoir peur

  • Les Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC) font partie intégrante des traitements possibles des attitudes de dramatisation ou de catastrophisme. Si ces thérapies ont un impact sur les facteurs et conséquences psycho-comportementales de la douleur, elles peuvent positivement influencer le vécu des patients. Elles ont pour objet de faire volontairement accepter la douleur au patient et de provoquer une prise de conscience, afin de tirer un profit thérapeutique de son exposition (31). La thérapie « ACT » ou thérapie d’acceptation et d’engagement, et la thérapie « mindfulness » ou thérapie de pleine conscience fait partie des TCC efficaces, notamment pour lutter contre les évitements cognitifs et comportementaux : catastrophisme, algophobie, kinésiophobie (17). Les moyens de faire face apparaissent comme d’importants prédicteurs d’un éventuel handicap physique, le catastrophisme s’avérant quant à lui un prédicteur de la dépression (29). Le recours à un soutien psychologique ou psychothérapeutique peut prendre alors toute sa place. La prescription à moyen ou long terme d’un traitement anti-dépresseur adapté peut également s’imposer en plus du traitement antalgique déjà mis en place.
  • Des centres de réadaptation proposent des programmes basés sur des exercices de relaxation.
  • L’hypnose ericksonienne peut aider à réduire le catastrophisme qui aggrave la composante émotionnelle de la douleur. Les suggestions cognitives de « coping » peuvent permettre d’affronter et résoudre le catastrophisme et la dramatisation, de réduire le frein à la capacité antalgique propre de l’individu (2). Rainville a mis en évidence une modulation du fonctionnement du cortex cingulaire antérieur (CCA) dépendante du type de suggestions proposées en état d’hypnose, la réponse du CCA étant plus grande lorsque la suggestion augmente le désagrément de la douleur que lorsqu’elle l’atténue (18)

Les Programmes Thérapeutiques

Selon Sullivan, adapter la prise en charge, travailler à réduire l’idée de catastrophisme, aider les individus à retrouver « de la vie », fixer le retour au travail comme un objectif prioritaire (que ce soit le travail habituel ou une activité aménagée), constituent des points importants. À cet effet a été élaboré le Programme de Gestion de l’Activité Progressive ou « Progressive Goal Attainment Program » (PGAP). C’est un programme destiné à faciliter la réadaptation lors de troubles musculo-squelettiques post traumatiques plus ou moins anciens. Il est diffusé au Canada avec l’aide d’un réseau de cliniciens facilement accessibles au plan géographique. Le PGAP est conçu sur dix semaines et comporte, entre autres, un programme de marche, une série évolutive d’activités destinées à la resocialisation, un coaching pour encadrer les actions et les activités et éviter l’oisiveté, et surtout des évaluations régulières afin de mieux mettre en valeur pour le patient ses progrès et ses bénéfices. Les résultats d’une étude comparative récente menée sur 130 patients suggèrent que le PGAP est un moyen efficace d’améliorer la rééducation, de faciliter le retour au travail des individus sujets au catastrophisme, qui sont susceptibles de développer une incapacité prolongée en raison de la persistance de leurs douleurs. Un site internet dédié facilite les contacts : www.pdp-pgap.com Le suivi du patient peut être fait à distance, si cela s’impose, ce qui permet également un « coaching » à l’aide d’entretiens téléphoniques réguliers (27).

Conclusion

Lorsqu’elle est installée, la pensée catastrophiste, exprimée par son trépied : vulnérabilité, exagération, rumination, peut être améliorée par la qualité de la relation médecin-malade, l’information donnée à ce dernier, le recours à une échelle d’évaluation adaptée et à une prise en charge personnalisée, éventuellement pluridisciplinaire. La mise en place de programmes thérapeutiques adaptés et dirigés constitue une option supplémentaire dans le cadre de sa prise en charge. L’objectif doit être de prévenir ou de mieux contrôler un catastrophisme dont les conséquences sur la douleur ont un impact toujours néfaste pour le patient et pour ses proches.

 

Bibliographie

  1. Beck A. et al. An inventory for measuring depression. Arch. Gen. Psychiatry 1961 ; 4 (6): 561–71. • 2. Benhaiem J.M. L’hypnose médicale Ed MedLine 2003 ; 182
  2. Boureau F. Modèles théoriques cognitifs et comportementaux de la douleur chronique. Douleur et Analgésie 1999, n°4
  3. Buer N, Linton SJ. Fear-avoidance beliefs and catastrophizing : Occurrence and risk factor in back pain and ADL in the general population. Pain 2002 ; 99 : 485-91.
  4. Clarke H, et al. Gabapentin reduces preoperative anxiety and pain catastrophizing in highly anxious patients prior to major surgery: a blinded randomized placebocontrolled trial. Can J Anaesth. 2013 May; 60(5): 432-43.
  5. Favre C., Cedraschi C. La psychothérapie cognitive dans le traitement de la douleur chronique. Revue. Medhyg. ch Article php3?sid =23093
  6. Gauthier et al. Catastrophizers with chronic pain display more pain behaviour when in a relationship with a low catastrophizing spouse. Pain Res Manag. 2011 Sep-Oct ; 16(5) : 293-9
  7. Gracely R.H. Pain catstrophizing and neural responses to pain among persons with fibromyalgia. Brain. (2004)127 (Pt 4):835-43.
  8. Haythornthwaite J.A. It’s a beleif. It’s an appraisal. It’s coping…No,it’s catastrophizing. Current Topics in Pain. 12th World Congress on Pain 2009. IASP Press
  9. Keefe F.J., Brown G.K., Wallston K.A., et al. Coping with rheumatoid arthritis pain: catstrophizing as a maladaptive strategy. Pain, 1989, 37 : 51-6
  10. Khan R.S. et al. The association between preoperative pain catastrophizing and postoperative pain intensity in cardiac surgery patients. Pain Medicine (2012), 13; 6 820-7
  11. Laurent B. et al. Imagerie fonctionnelle de la douleur. La lettre du rhumatologue 2009 ; 352 : 18-21
  12. Lefebvre M.F. Cognitive distorsion and cognitives errors in depressed psychiatric and low back pain patients. J Consult Clin Psychol, 1981, 49 : 517-25
  13. Lloyd et al. Differences in low back pain behavior are reflected in the cerebral response of tactile stimulation of the lower back. Spine 2008; 33 : 1372-7

14 bis. Masselin-Dubois A. et al. Are psychological predictors of chronos postsurgical pain dépendent on the surgical model? A comparison of total knee arthroplasty and breast surgery for cancer. Journal of pain, 2013, 14: 8; 854-64

  1. Morris L.D. et al. Virtual reality exposure therapy as treatment for pain catastrophizing in fibromyalgia patients : proof-of-concept study. Morris et al. BMC Musculoskeletal Disorders 2011
  2. Olsson C.B. et al. Catastrophizing during and after pregnancy : associations with lumbopelvic pain and post-patrtum physical ability. Physical Therapy N°1, january 2012, Vol 92.
  3. O’Reilly A. La dépression et l’anxiété dans la douleur chronique : une revue des travaux. Journal de thérapie comportementale et cognitive (2011) 21 ; 4 : 126-31
  4. Rainville P. et al. Pain affected encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex. Science. 1997; 270 : 968-71
  5. Rosenstiel A.K., Keefe F.J. The Coping Strategy Questionnaire. Pain, 1983, 17 : 33-44
  6. Ruscheweyh R. The effect of catastrophizing self-statements on pain perception and the nociceptive flexor reflex (RIII reflex). Clin J Pain. 2013, 29 (8) : 725-32.
  7. Scott, W., Sullivan, M.J. Validity and determinants of clinicians’ return to work judgments for individuals following whiplash injury. Psych Injury & Law. 2012, 3 ; 220-229
  8. Scott W. et al. Clinically meaningful scores on pain catastrophizing before and after multidisciplinary rehabilitation: a prospective study of individuls with subacute pain after whiplash injury. Clinical Journal of Pain 2013 (in press).
  9. Sullivan M.J., Bishop S.R., Pivik J. The Pain Catastrophizing Scale : Development and validation. Psychological Assessment. 1995 ; 7 : 524-32
  10. Sullivan M.J. et al., Catastrophizing, pain, and disability in patients with soft-tissue injuries. Pain, 1998 ; 77 (3) : 253-60
  11. Sullivan M.J. et al. Theoretical perspectives on the ralation between catastrophizing and pain. Clin. J Pain. 2001 ; 17 : 52-64
  12. Sullivan M.J., Lynch ME, Clark AL, Dimensions of catastrophic thinking associated with pain experience and disability in patients with neuropathic pain condtions. Pain, 2005, Feb ;113 (3) : 310-5
  13. Sullivan M.J., Simon G. A telephonic intervention for promoting occupational reintegration in work-disabled individuals with musculoskeletal pain. Translational Behavioral Medicine, 2012, 2 : 149–158
  14. Theunissen M. et al. Preoperative anxiety and catastrophizing: a systematic review and meta-analysis of the association with chronic postsurgical pain. Clin J Pain. 2012; 28(9) : 819-41

28 bis : Thorn B.E., Boothby J.L. et al. Personality factors in the explanation of sex differences in pain catastrophizing and response to experimental pain. Clin J Pain. 2004 ; 20 (5): 275-82

  1. Turner J.A. et al. Do beliefs, coping, and catastrophizing independently predict functioning in patients with chronic pain? Pain 2000 ; 85 : 115-25.
  2. Vlaeyen J. Fear of movement /(re) injury in chronic low back pain and its relation to behavioral performance. Pain 1995a. 62 (3) : 363-72
  3. Vlaeyen J. Place du concept de « peur de bouger / (ré) apparition du mal » dans l’analyse et la réhabilitation comportementale des lombalgiques chroniques. Doul. et Analg. 1999 ; 4 ; 281-8
INSCRIPTION GRATUITE
Conférence
Les bienfaits d’une cure thermale en post-oncologie

INSCRIPTION GRATUITE

Conférence

Les bienfaits d’une cure thermale en post-oncologie

J eudi 21 Novembre 2019

18h30 à 20h30 - Institut Rafaël

You have Successfully Subscribed!