Vulnérabilité et handicaps : le devoir de s’en soucier 

Docteur Alain Toledano, Cancérologue, Directeur médical du centre de cancérologie Hartmann, Président de l’Institut Rafael.

Nous prêtons le serment d’Hippocrate en disant :

« Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité ».

Il nous incombe en tant que médecin de nous interroger sur les situations de vulnérabilité et nos devoirs vis-à-vis d’elles.

La vulnérabilité en question

La vulnérabilité a souvent une connotation psychologique. La vulnérabilité est une forme de fragilité, une moindre capacité de résistance à un événement, une plus grande sensibilité à l’adversité. Elle peut être temporaire ou chronique. La vulnérabilité chez un même sujet varie au cours de sa vie.

La vulnérabilité dans le parcours de vie est souvent associée à la survenue d’événements non attendus et non souhaités, tels que les problèmes familiaux ou professionnels, accidents ou maladies graves. Le médecin y fait face constamment durant son exercice, lorsqu’il prend en charge des malades.

Elle peut également apparaître lors de moments de transition (quand on change de rôle social, par exemple devenir parent, ou prendre sa retraite). En général, la vulnérabilité est liée à un manque de ressources qui peuvent être économiques, sociales, culturelles, physiques, psychologiques, ou institutionnelles.

Le handicap pour seule réponse

Le handicap a souvent une connotation plus physique. Le handicap est la limitation des possibilités d’interaction d’un individu avec son environnement, menant à des difficultés psychologiques, intellectuelles, sociales, ou physiques. Le handicap est d’abord pensé comme relatif à une déficience provoquant une incapacité, permanente ou non.

L’étymologie du mot handicap raconte en partie la place sociétale qu’il a pu prendre. Probable contraction de hand in cap, signifiant littéralement en anglais « main dans le chapeau ». Dans le cadre d’un troc de biens entre deux personnes, il fallait rétablir une égalité de valeur entre ce qui était donné et ce qui était reçu : ainsi celui qui recevait un objet d’une valeur supérieure devait mettre dans un chapeau une somme d’argent pour rétablir l’équité. L’expression s’est progressivement transformée en mot puis appliquée au domaine sportif (courses de chevaux notamment) au xviiie siècle. En sport, un handicap correspondait à la volonté de donner autant de chances à tous les concurrents en imposant des difficultés supplémentaires aux meilleurs.

Vulnérabilité du malade

Le vulnérable est donc celui « qui peut être blessé, qui peut être facilement atteint ». Toutes les maladies peuvent générer de la fragilité, la précarité, ou encore l’incertitude. La réflexion sur la vulnérabilité est indispensable à l’exercice médical.

L’approche d’une santé définie comme la quête d’équilibres de vie pour lutter contre la vulnérabilité revêt un sens qui dépasse l’absence de maladie.

La vie se caractérise souvent par une tension entre puissance d’agir et vulnérabilité, et expose aux blessures auxquelles il faut faire face.

La puissance sociale qu’a souvent conférée la détention des savoirs a incité les sachant à réfléchir sur le sens de la vie. La philosophie a une place primordiale en médecine.

« Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire» lit-on dans le serment d’Hippocrate.

L’argent, la gloire et la reconnaissance, le travail, ne suffisent pas à nous combler.

En cela, l’approche humaine d’Emmanuel LEVINAS est salvatrice. Levinas accorde à la vulnérabilité une valeur éthique ;

« Je m’efface devant l’autre », je lui suis infiniment redevable.

Le souci de l’autre, le plus vulnérable, est une responsabilité illimitée à son égard.

Emmanuel Kant fait également de la bienfaisance envers l’autre dans la détresse, un devoir.

La société questionne sur les discriminations faites aux handicapés et au rejet des plus vulnérables. Les médecins doivent se saisir de ces réflexions sociétales.

Souvent, il est demandé de définir un « critère moral » de distinction entre la vie qui vaut d’être vécue et celle qui ne le vaut pas, refusant ainsi d’accorder la même valeur à tous les êtres humains selon leurs capacités : une restriction des traitements médicaux « futiles » devrait soit disant s’appliquer à des personnes dont « la vie devient futile », parce que considérée « aux marges de la vie ».

« Tous les hommes ne sont pas vulnérables de la même façon ; aussi faut-il connaître leur point faible pour les protéger » a dit Sénèque.

De la vulnérabilité aux vulnérabilités multiples, nous avons à intégrer chacune des dimensions de l’individu dans la société autant que dans nos approches thérapeutiques.

Prendre soin d’autrui

L’éthique du Care cherche à faire entendre une voix différente en morale que celle de la justice : celle de l’attention aux situations particulières, de la disponibilité affective, de la responsabilité dans des situations relationnelles.
Pour que nous, médecins, ne soyons pas considérés exclusivement comme des serviteurs de la statistique, il est de notre devoir moral de nous engager envers la prise en charge des vulnérabilités et la lutte contre le rejet des handicaps.