LES ÉTATS DE CONSCIENCE AUX FRONTIÈRES DE LA MORT

 Colloque du Fond Médecine et états de conscience- 5 Novembre 2020

Docteur Alain Toledano, Cancérologue, Directeur médical du centre de cancérologie Hartmann, Président de l’Institut Rafael.

« Puisque la mort est inévitable, oublions-la » disait Stendhal dans réflexions sur la mémoire de la mort. Seulement voilà, la vie nous y ramène souvent. Parler de la mort pour mieux vivre sa vie, diffère d’appréhender sa propre mort.

Par contre, parler d’états de conscience ne va pas forcément de soi. Quelle est la norme en termes de conscience ? Et puis que sont les frontières de la mort ?

Traiter ces sujets de façon théorique est passionnant, mais nous tenterons également de parler de l’expérience cancérologique.

Qu’est-ce qu’un état de conscience modifié ?

Un état modifié de conscience (ECM) est un état mental différent de l’état de conscience ordinaire. Il « représente une déviation dans l’expérience subjective, ou dans le fonctionnement psychologique, par rapport à certaines normes générales de la conscience à l’état de veille ». Ainsi en est-il des rêves, des états hypnotiques, des hallucinations, de la transe, de la méditation, des états mystiques, etc.

Les états de consciences modifiées « rassemblent un certain nombre d’expériences au cours desquelles le sujet a l’impression que le fonctionnement habituel de sa conscience se dérègle et, qu’il vit un autre rapport au monde, à lui-même, à son corps, à son identité ». Nous en aurons certainement quelques exemples d’expériences lors de ce colloque.

Par opposition aux maladies mentales, les états altérés sont transitoires. Ils sont le plus souvent auto-induits, mais peuvent apparaître spontanément dans certains cas.                                     

Un état modifié de conscience se caractérise par une fréquence d’ondes cérébrales différente de celle d’un état d’éveil ordinaire. Il permet de créer un autre rapport à nous-mêmes, à notre identité et au monde qui nous entoure.

Par exemple, en cas de choc émotionnel comme l’annonce d’une maladie grave, ou sous l’effet de stupéfiants, il arrive que l’on perde la notion de soi, de l’espace et du temps. Un état de conscience modifié que chamans et moines bouddhistes sont capables de provoquer par la transe ou la méditation.

Le chercheur Pierre Etevenon distingue trois types d’états de conscience :

  • les états de conscience naturels désignant notamment le sommeil paradoxal qui correspond le plus souvent à un vécu de rêve ;
  • les états de conscience altérés, regroupant les pathologies mentales et neurologiques, ainsi que les intoxications sous substances psychotropes ;
  • les états de conscience modifiés volontairement lors de méditations, de relaxations, d’hypnose, de yoga, de transe chamanique ou mystique, etc.                                                       
  • Dans les cas de pratiques spirituelles et corporelles, les pratiquants parlent couramment d’états de conscience « supérieurs ».

On peut également citer les EMC provoqués suite à des traumatismes physiques (accidents, pertes de conscience, fièvres, fatigue extrême, et les fameuses expériences de mort imminente.)

Quelles réflexions sur les frontières de la mort peut-on associer aux EMC ?

Pour une cellule, la mort peut être accidentelle ou régulée, voire programmée ; cette réalité est aussi valable pour les corps.

L’approche « professionnelle » de la gestion de la mort diffère forcément entre un réanimateur prenant en charge les accidents de la voie publique et un cancérologue s’occupant de maladies chroniques métastatiques.

Conscience - ECMDans nos professions, nous luttons avec chaque patient pour sauver sa vie – A l’inverse, lorsque les maladies sont plus agressives et rechutent sous forme métastatique, nous combattons avec chaque patient contre sa propre mort. Il y a donc parfois un point de bascule, dans l’histoire naturelle de la maladie, autant que dans l’histoire relationnelle entre le soignant et le soigné, qu’il est important de détecter, pour mieux le franchir.

A quel moment la vérité médicale et la vérité humaine se disjoignent, si tant est qu’elles aient pu se rejoindre ?

La communication thérapeutique est le ciment d’une relation complexe entre deux individus, et entre eux la peur de la mort qui s’est invitée.

Il est assez fréquent, malheureusement, qu’un patient combatif et  se sentant en bonne santé se voie annoncer de but en blanc qu’il va bientôt mourir. Cet électrochoc mental, la dureté des mots qui l’accompagnent souvent, n’est pourtant pas une obligation médicale, mais plutôt une forme de pratique brutale de prédiction physiopathologique.

C’est l’occasion de souligner le poids des maux dans le combat pour la vie et contre la mort. On peut tuer quelqu’un avec des mots, en lui ôtant tout espoir de vie et avant qu’il ne soit mort. Cette communication exacerbe souvent la peur de mourir.

Certains préféreraient volontiers la vérité graduelle et de maintenir le patient combatif et l’espoir de l’incertitude.

Shakespeare disait : « Mourir en combattant, c’est la mort détruisant la mort. Mourir en tremblant, c’est payer à la mort le tribut de sa vie ».

Je me souviens des premières années où  j’accompagnais des patients en fin de vie ; et particulièrement de ce moment où j’ai expérimenté à plusieurs reprises ce phénomène aussi étrange qu’inexplicable qu’est la  lucidité terminale. Cette jeune femme de 35 ans, confuse à cause des antalgiques morphiniques qu’on lui administrait, pour lutter contre ses douleurs atroces de métastases osseuses de cancer du sein. La veille de sa mort, nous avons discuté ensemble comme si de rien n’était, elle a passé une après-midi sereine avec sa famille, puis elle s’est éteinte.

Cette lucidité terminale est une amélioration de l’état, un regain d’énergie, inattendu. Je me souviens de cette autre femme de 50 ans qui sortait d’un coma entretenu par les médicaments, qui a demandé à se marier dans sa chambre d’hôpital avec son conjoint, et tout le monde s’est exécuté ; puis elle a quitté ce monde apaisée… Les états de conscience aux frontières de la mort pourraient être des états d’inconscience protectrice. Pour combattre la violence traumatique de l’idée de sa propre mort, beaucoup de patients choisissent une forme d’inconscience initiale, afin de garder espoir et mener le combat contre la maladie.

Comme mourir peut être perçu comme un échec médical, le sujet de la mort est souvent écarté de nos discussions avec nos patients. Pourtant, mourir est un processus qui se prépare de notre vivant, tout comme le deuil. C’est la meilleure manière de chasser la révolte et de laisser place au chagrin constructif.

 Enfin, le terme de frontières de notre sujet est marqué par un symbolisme aussi fort que potentiellement contradictoire ; une frontière est souvent assimilée à une barrière ou bien une jonction. Par conséquent, un état de conscience aux frontières de la mort correspondrait-il à une barrière qu’on cherche à ne pas franchir, ou à une jonction assurant la transition vers la mort ?

Si « la mort est l’échéance de la fin du moi », comment l’altruisme peut-il nous sauver de la mort ?

Lorsque l’on vit, on n’a pas forcément la conscience permanente de sa mort à venir. Quand bien même, on admettrait la mort en discutant, c’est comme si on la rangeait dans son inconscient pour ne pas vivre troublé.

La bonne santé est souvent réduite au silence des organes, à l’absence de maladie.

Pourtant, la Santé intègre bien d’autres dimensions, comme la santé émotionnelle, la santé psychologique, la santé sexuelle, la santé sociale… Alors, comment équilibrer sa santé lorsqu’on est malade et que nos organes sont bruyants?

Certains que la vie dégrade appellent d’emblée la mort, qui elle, détruit brutalement. C’est d’ailleurs une tendance de certains patients que de demander l’euthanasie active dès l’annonce d’une maladie.

Alphonse Allais affirmait sur un ton humoristique que « la mort est un manque de savoir-vivre », quand Montaigne disait que « philosopher c’est apprendre à mourir ».

Pour que la vie ait un sens dépassant sa propre vie, Levinas faisait de l’Autre une éthique vitale. L’autre nous aiderait à « sortir de nous-mêmes ».

 Si la mort est vécue comme une délivrance pour les souffrants, elle est vécue comme une promotion pour certains croyants. Nous parlons difficilement de la mort en médecine et en cancérologie, pour ne pas être taxés de confondre la science et la spiritualité. Et pourtant, que ce soit la peur de la mort, l’appréhension de la fin de la vie, elles sont omniprésentes dans notre quotidien et mériteraient toute leur place dans les réflexions partagées avec nos patients et leurs familles…

Les états de conscience aux frontières de la mort nous incitent donc à travailler avec nos patients sur leur représentation mentale afin de les apaiser ou de les aider à accroître leurs capacités.

Le débat sur la mort n’est somme toute qu’un débat sur la vie. Il plaide pour un repositionnement central des sciences humaines en médecine, et dans une approche en santé globale en général.