L’expérience patient, à l’heure du COVID19

L’expérience patient, à l’heure du COVID19

Chaque Français s’est senti patient du COVID19 le temps du confinement, ou au minimum, patient potentiel. C’est l’occasion rêvée de donner du sens à l’expérience patient. Cette notion a émergé par souci de considérer chaque patient de façon singulière, comme une entreprise qui se soucie de son client. Les offres de services aux patients sont encore trop standardisées, bien que la liberté de choix et la multiplicité des établissements de soins fassent les lettres de noblesse de notre système français.

Redéfinir l’expérience patient

Quand on pense à l’expérience patient, le premier réflexe serait de l’associer aux connaissances acquises par le patient sur la maladie. Par exemple, un patient qui se plaint d’une douleur, en fait une expérience physique difficile incitant à lui prescrire un antalgique, mais également une expérience cognitive, puisqu’il peut souffrir mentalement d’avoir mal. Si la douleur se traite médicalement, traiter la souffrance nécessite de l’espoir et bien d’autres choses que des comprimés.

L’expérience patient, qui commence à intéresser les chercheurs en marketing autant que les professionnels de la santé, est plus étoffée. Elle porte tout autant sur les façons d’accompagner les patients, que sur leurs maladies à proprement parler. Ainsi, on pourrait considérer le patient en tant que malade, diminué, ce qui malheureusement inciterait moins à lui proposer des services améliorés ; ou encore comme une personne à part entière, appelant à le considérer pleinement. Regarder chaque patient comme un client est synonyme de gros mot pour certains. Pourtant, c’est le moteur du changement de regard envers le système de soins, qui doit aussi se rénover en pensant à ses services rendus.

Vers une prise en charge plus globale du patient

Durant ces deux derniers mois, la France confinée a vécu au rythme des capacités du système sanitaire à enrayer la pandémie. Cela a contribué à l’émergence d’une conscience collective de la santé, et d’attentes qualitatives vis-à-vis de notre propre système de soins. Le message a pu être brouillé par la peur, puisque sauver des vies a été la priorité, mais ne suffit pas à satisfaire pleinement nos attentes. Soigner chaque patient est au moins aussi important que d’en prendre soin. Des dizaines de milliers de patients et leur famille ont attendu des nouvelles ou une visite médicale, plantés devant leur téléphone, et au gré des organisations de circonstance. L’expérience patient à l’hôpital, autant que l’expérience client en entreprise, doit être un des piliers de la reconstruction de notre système sanitaire en post COVID19. Son champ regroupe l’ensemble des interactions entre le patient et les établissements de soins d’une part, mais également entre le patient et le corps soignant, médical et paramédical, d’autre part.  

Humaniser le système de soins

Si le patient d’hier était essentiellement sensible aux liens qu’il tissait avec ses médecins, celui d’aujourd’hui l’est également aux liens créés avec les infirmières, les aide-soignantes, les ambulanciers et les hôtesses d’accueil. Plus que cela, de l’application Smartphone permettant de prendre ses rendez-vous médicaux, à l’amélioration du repas servi à l’hôpital, en passant par le site internet permettant de s’informer, les établissements hospitaliers de France ont bien saisi l’importante d’étoffer leurs offres de services aux patients. Nombre de conciergeries ont vu le jour dans nos hôpitaux. Non pas qu’envoyer ses vêtements au pressing via son lit d’hôpital ou aller nourrir son chat resté seul lorsqu’on est alité apparaissent vital ; mais ces possibilités supplémentaires ont apporté au système de soins une forme de réassurance et de confiance à ses usagers. Les patients du COVID19, autrement dit la société dans son ensemble, attendent une humanisation du système de soins autant que sa performance en termes de service médical rendu.

Pendant cette épreuve, la multiplicité des informations relayées dans les médias et les réseaux sociaux, a mis en exergue la confusion entre croire et savoir. Or, «la conviction tirée de la confiance est plus forte que toutes les assurances appuyées sur les preuves» disait Claire de La Mirande. Nos établissements de soins sont certainement plus que des lieux de science, ils sont aussi des lieux de vie, d’expériences vécues, où l’on doit autant soigner les croyances que les savoirs, et où l’on doit prendre en charge des patients comme des clients. Nous ne devons pas choisir entre le rationnel et l’affectif.

Le choix des traitements aux patients se fait médicalement par une évaluation du rapport bénéfice/risque. L’expérience des patients, elle, s’appréhende par une dimension cognitive de l’offre de services, par exemple le rapport qualité/prix d’une location de chambre particulière; ou encore par une dimension affective de l’offre, comme par exemple le sentiment de réassurance provoquée par un rappel téléphonique du lendemain de la sortie, pour prendre des nouvelles. Il convient d’y ajouter une dimension conative s’intéressant aux comportements conscients du patient, comme par exemple celui dont la fragilité va induire la recherche d’offres payantes de livraison de repas à domicile. 

Personnaliser la prise en charge du patient

La personnalisation de la prise en charge de chaque patient est la clé de voûte de l’expérience patient. Considérer la santé de manière globale et pas seulement comme l’absence de maladie. Pour être en bonne santé, il faut agir sur la santé sociale, la santé psychologique, la santé émotionnelle, et la santé sexuelle. L’accès à l’information par les patients est une demande criante. Les milliards de pages médicales Google consultées quotidiennement par les internautes en témoignent. La différenciation expérientielle de l’offre sanitaire passera autant par de l’ingéniosité matérielle, comme le développement du numérique, que par de l’offre de services humains. La confiance d’un patient envers un établissement ou des soignants, passe par son écoute, le temps qu’on lui accorde, et sa prise en considération dans son processus d’accompagnement.

La création d’expériences positives pour chaque patient fragilisé par la maladie doit être un but commun. Les chercheurs en marketing sensoriel ont démontré l’impact de certaines odeurs agréables dans les lieux de soins, pour redonner de l’optimisme aux patients. Au-delà d’un enjeu de fidélisation des patients par les établissements, plaire à chaque patient reste un objectif. Plus économique pour le système de soins, le regroupement des informations et de la prise en charge thérapeutique qui en découle, favorise l’efficience. Les mots prononcés par les soignants ne servent pas qu’à transmettre des informations, d’ailleurs souvent anxiogènes. Ces mots façonnent des discours qui sont utiles pour plaire, pour émouvoir, et pour convaincre.

La bienveillance, l’intégrité, l’habileté et les affinités créées avec chaque patient, sont une affaire d’expérience patient autant qu’un art de soigner. 

L’Institut Rafaël s’est engagé avec Paris School Business dans un partenariat sur l’expérience patient. La chaire « Living Health » dirigée par le professeur Judith Partouche anime tout au long de l’année un pôle stratégique de recherche et développement expérientiel.

Docteur Alain Toledano, Cancérologue – Président de l’Institut Rafaël

La lecture émotionnelle d’une consultation médicale

La lecture émotionnelle d’une consultation médicale

Maîtriser sa technique médicale est bien utile, mais reste insuffisant pour satisfaire pleinement les patients. De nombreux médecins se comportent comme si leur valeur ajoutée était exclusivement corrélée aux données scientifiques qu’ils maîtrisaient. L’acquisition inaccessible de l’intégralité des informations scientifiques des 3000 articles publiés chaque jour, dans la base de données Pub Med, doit inspirer l’humilité. Comprendre les enjeux émotionnels de la consultation médicale, les humeurs des patients, les mécanismes de la pensée qui sont les nôtres, ainsi que les biais cognitifs, sont les clés de la réussite de cet exercice humain asymétrique. En consultation médicale, il n’y a pas qu’un sachant et un patient, mais deux êtres humains qui se croisent, le plus souvent autour de sujets aussi délicats que profonds. Le patient en souffrance n’a pas les mêmes attentes que le médecin, qui est là pour le comprendre et le soigner. Promenons-nous dans nos cerveaux, afin d’y déceler les trésors cachés de nos esprits. 

La lecture des émotions et des sentiments.

L’émotion est une réaction neurophysiologique aigue et passagère, qui dure quelques minutes. Elle n’est ni positive, ni négative, mais peut être ressentie comme positive ou négative. L’émotion peut être accompagnée de manifestations physiques : les sensations (rougir, palpiter…), qui peuvent être exprimées ou refoulées. 

Le sentiment est un état affectif plus chronique, qui peut durer quelques années. Il peut être composé d’émotions paradoxales, par exemple la colère envers quelqu’un qu’on prend plaisir à voir. Lorsqu’on évoque le sentiment, il y a un véritable encrage, on peut le pérenniser. 

Certaines émotions sont visibles et d’autres ne le sont pas, en consultation médicale comme ailleurs. Les sentiments sont en général plus intérieurs. Certaines émotions se confondent ou se nuancent. Par exemple, l’émotion sociale du mépris emprunte certaines expressions du visage au dégoût. Ces émotions peuvent être simples ou complexes. Les émotions sociales fabriquent des mécanismes culturels de régulation. Nos comportements s’adaptent à nos ressentis, alors que nos ressentis dépendent de nos interactions avec des objets qui contrôlent nos émotions. Par exemple, la télévision, internet, ou encore les préceptes sociaux ou religieux, guident nos actions. Décoder les émotions dépasse l’instant et l’enjeu d’une simple consultation médicale. Cela nécessite d’appréhender l’autre socialement et culturellement, mais aussi à travers son tempérament. 

On parle souvent d’émotions propres, qui sont différentes des émotions réflexes, en fonction des stimuli de ces émotions et de leurs cibles. 

Prenons le cas d’une patiente traitée pour un cancer du sein et guérie. Elle revient en consultation de surveillance chaque année avec le même sentiment de peur de rechute, ou de peur de mourir. Bien que sa mammographie soit normale, et que son radiologue lui a déjà annoncé, elle ressent viscéralement cette peur, qui est réactivée à la consultation. Pour cette patiente, que son médecin se contente de dire que la mammographie est normale, serait insuffisant. Le médecin prend souvent le pouls artériel, pour donner des comprimés, destinés à traiter un risque cardio-vasculaire. Qu’en est-il du pouls émotionnel ? Nous ferions mieux de décoder les émotions des patients, pour traiter leurs sentiments bien ancrés, comme la peur. En réalité, nous devons aussi effectuer un traitement sentimental, et pas uniquement médical. 

Parfois, en se combinant utilement, les souvenirs passés, l’imagination, le raisonnement, et les sentiments, donnent lieu à l’émergence de possibilités affectives de réponses nouvelles, à des émotions différentes. La nature se sert de l’émotion, et les sentiments sont des perceptions interactives. Le médecin et son patient doivent construire le cadre relationnel propice à atténuer certains sentiments négatifs, et à acquérir les ressources nécessaires pour mieux ressentir et pour mieux vivre. 

L’humeur crée l’environnement émotionnel.

Certaines réactions régulent les émotions sociales et les ajustent. Elles constituent les émotions d’arrière-plan, qui définissent l’humeur. Ainsi, pour améliorer l’humeur d’un patient, il convient de travailler sur l’environnement émotionnel. D’ailleurs, cela est aussi vrai pour l’humeur du soignant, sur laquelle le patient est très influent. Cet environnement émotionnel dépend du cadre physique de l’entretien, mais aussi de la posture d’écoute, des expressions corporelles, du champ sémantique employé, ainsi que de la considération de l’autre. 

L’humeur du jour ressentie lors d’une consultation médicale peut être exceptionnelle ou encore habituelle pour le patient. Il en est de même pour celle du médecin. Décoder les humeurs conditionne les interactions entre le soignant et le soigné, qu’elles soient agréables ou pas. L’humeur est en quelque sorte le déclenchement répété de la même émotion, répétitive. C’est une forme d’émotion d’arrière-plan, pouvant laisser transitoirement la place à d’autres émotions. L’humeur peut être régulée par l’humain.  Cette régulation peut être interne ou encore extérieure. Par exemple, le tempérament, l’état de santé perçu, les émotions prépondérantes du moment, comme le découragement ou l’enthousiasme, sont des régulateurs de l’humeur.

Pour teinter l’humeur du jour, une palette d’émotions est à notre disposition. Nous avons les émotions primaires comme : la joie, la tristesse, le dégoût, la colère, la peur et la surprise. Ou encore, les émotions sociales comme : la sympathie, l’embarras, la honte, la culpabilité, l’orgueil, l’envie, la gratitude, l’admiration, l’indignation ou le mépris. 

Popularisée par Hippocrate, le père de la médecine, la théorie des humeurs est l’une des bases de la médecine antique. Selon cette théorie, le corps est constitué des quatre éléments fondamentaux, l’air, le feu, l’eau et la terre ; possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Par exemple, le feu est chaud et sec, l’air est chaud et humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l’eau et la terre éteignent le feu, le feu fait évaporer l’eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d’humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet. Les découvertes scientifiques postérieures ont totalement discrédité cette approche pour de multiples raisons : l’incompréhension de la part des anciens du rôle des organes, la circulation sanguine inconnue, la méconnaissance de la chimie de base… Cette théorie a conduit à la mise en place de diagnostics et de traitements farfelus. La saignée est par exemple une conséquence directe de cette théorie, car son but est de « chasser » les humeurs, alors que dans les faits il était largement plus probable de tuer le soi-disant malade. Pour les anciens, ces quatre humeurs avaient un sens. Les bileux sont plutôt enclins à la colère. Le flegmatique est calme et imperturbable, il garde son sang-froid contrairement au sanguin. Tout est une question de « juste mesure ». On tombe malade si les rapports entre le chaud et le froid et/ou le sec et l’humide se déséquilibrent. Ce déséquilibre est provoqué par l’interaction entre un facteur interne, comme la constitution propre de chaque individu, et des facteurs externes, tels que le climat, l’alimentation, l’exercice et les traumatismes. On entend souvent nos patients dire « il fait mauvais aujourd’hui, je suis de mauvaise humeur », quand certains autres ont leur beau temps en eux. 

La culture d’un individu participe à son humeur. Si Cocteau disait que « les Italiens sont des Français de bonne humeur », Alain disait que « le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté ». On retrouve cette notion des équilibres dans les stratégies thérapeutiques employées dans l’Antiquité. Hippocrate comme Galien, croyaient en l’unité de la médecine et s’opposaient à sa fragmentation. Privilégier un aspect particulier, qu’il s’agisse du régime alimentaire, de la gymnastique, de la pharmacologie, ou de la chirurgie, aurait affaibli la médecine et l’approche globale de la santé de l’homme. Pour Galien, le spécialiste n’est pas vraiment un bon médecin. Les médecins de bonne humeur peuvent la transmettre à leurs patients, ceux de mauvaise humeur rédigent souvent leurs ordonnances au stylo à bille. 

Les mécanismes de la pensée au delà des émotions.

Les gens ont tendance à juger de l’importance d’un sujet en fonction de la facilité avec laquelle on peut le retrouver lors d’une recherche mémorielle. Celle-ci est souvent fonction de l’étendue de la couverture médiatique.

L’ancien prix Nobel d’économie Daniel Kahneman (DH), a écrit de beaux ouvrages sur les différentes pensées. La pensée rapide, englobe les deux variantes de la pensée intuitive : la pensée experte et la pensée heuristique (l’art d’inventer, de découvrir); ainsi que les activités mentales entièrement automatiques que sont la perception et la mémoire. La pensée rapide est intuitive et émotionnelle. La pensée lente ou délibérée, est logique et réfléchie. Elle est plus en rapport avec l’expérience subjective de l’action, celle du choix et de la concentration. 

La pensée rapide, que DH appelle système 1, est plus influente que notre expérience, le système 2. Nous pensons aisément par association, par métaphore, par causalité mais difficilement par statistiques. Demandez à un médecin s’il faut prescrire cette chimiothérapie et il vous répondra oui ; par contre demandez-lui le pourcentage d’efficacité de cette chimiothérapie dans les dernières études, et ce sera plus laborieux. 

Notre confiance excessive dans ce que nous croyons savoir et notre incapacité à admettre l’étendue de notre ignorance et de notre incertitude, sont des clés de compréhension de nos comportements. On peut donc dire que nous avons deux « soi », le « soi » expérimentant et le « soi » mémoriel. 

Les partis pris et les biais cognitifs impactent énormément nos pensées.

Nos illusions de la pensées et nos illusions cognitives impactent nos réactions. La pensée rapide a appris à lire et comprendre les nuances des situations sociales. Elle est en capacité de soumettre des intuitions ou des suggestions et des sentiments à la pensée lente, qui en fera des convictions, des impulsions ou des actions délibérées. Ainsi, répétez plusieurs fois la même information à quelqu’un et cela entrera dans sa pensée rapide par cette recherche mémorielle directe. Ces informations seront suggérées à la pensée lente, plus réfléchie, et il en fera des croyances. C’est un mécanisme simple d’endoctrinement qui n’a rien de scientifique, et qui a pour conséquence de faire passer pour des savoirs certaines croyances invérifiables, par un jeu de transmissions de pensées. 

Les biais cognitifs travestissent nos pensées.

Un biais cognitif est une distorsion dans le traitement d’une information par l’esprit. Le terme biais fait référence à une déviation systématique de la pensée logique et rationnelle par rapport à la réalité. Les biais cognitifs conduisent le sujet à accorder des importances différentes à des faits de même nature, et peuvent être repérés lorsque des paradoxes ou des erreurs apparaissent dans un raisonnement ou un jugement. Tentons d’illustrer les nombreux biais cognitifs à travers des situations cliniques. 

Avant qu’on lui annonce un cancer, chaque patient en a une perception propre, dépendante de son histoire personnelle et de sa culture. Cette perception est unique, différente forcément de celle de son médecin et des soignants qu’il va rencontrer durant son parcours. Considérer cette singularité de représentation mentale permet d’améliorer les interactions avec le patient et faire fructifier les échanges. Nous pensons tous à travers le filtre de nos propres biais cognitifs. 

Par exemple, le cancer qui se guérit majoritairement, est encore synonyme de mort annoncée pour beaucoup. Ce biais de modèle mental nécessite de proposer une autre vision du cancer pour chacun, ainsi qu’un projet de vie. Pour lutter contre ce biais de modèle mental, nous faisons du parcours du patient un chemin pour la vie, plutôt qu’un combat contre la mort. Dans la continuité, nombre de patients imaginent que lors d’un diagnostic de cancer, il est déjà trop tard, et que le cancer diffuse en eux à grande vitesse. C’est un biais de croissance exponentielle. Nous devons le tempérer lorsqu’on a à faire à une maladie localisée par exemple, cette maladie pouvant guérir avec un traitement conservateur sans forcément de chimiothérapie générale.

Chacun étant unique, le patient diagnostiqué d’un cancer occulte souvent de son esprit toutes les personnes de son entourage qui en sont guéries, et qui pourraient lui donner de l’espoir. Il se rappelle essentiellement ceux qui sont décédés ou qui ont rechuté. Apprendre de l’expérience des autres est primordial, y compris les expériences positives.  C’est le biais d’endogroupes ou d’exogroupes. 

Rares sont les patients qui se défendent en minimisant l’expérience de l’annonce du cancer, par excès de confiance. Sauf quand cela ressemble à un déni. Si les membres de l’entourage réagissent de façon apaisée, cela peut rassurer, et réciproquement, le degré de stress de l’entourage peut en rajouter au patient atteint. Nos comportements influencés par ceux des autres, correspondent à un biais d’imitation. A cause de ce biais d’imitation, expliquer clairement le projet de soins au patient est aussi important qu’à ses personnes de confiance. Cela impactera le comportement du patient et de son entourage.

Tout le principe d’un choix thérapeutique est de définir un risque, et de proposer un traitement, qui bien qu’ayant des effets secondaires, présente un bénéfice qui est supérieur aux risques. De nombreux patients surévaluent les risques initialement, ce qui contribue à augmenter nettement leur niveau d’anxiété, et rend parfois le discours explicatif du médecin inaudible de premier abord. Il s’agit du biais de surinterprétation des risques, qui est relié à l’imaginaire de chacun. C’est aussi un mécanisme de défense, ainsi on se prépare au pire pour se satisfaire du meilleur, au cas où.  

Pendant les traitements, après la phase d’annonce, parfois la phase de révolte, arrive l’acceptation. Au moment où le patient se sent vivant, alors que son esprit se voyait précédemment mort-vivant, la prise de conscience de chaque étape se fait par paliers. Même les patients qui rejetaient leur maladie initialement, une fois l’acceptant, peuvent présenter une impatience irrationnelle. Ils souhaitent alors accélérer irrationnellement les traitements, ne supportent plus ce présent qui gâcherait un futur meilleur. La concentration des patients sur certains effets secondaires, comme la perte des cheveux par exemple, est un point de focalisation pour beaucoup de ceux à qui on annonce une chimiothérapie. Le cancer est souvent incarné par un ou plusieurs symptômes inconfortables caractéristiques. Cela représente l’illusion de concentration, qui occulte jusqu’aux bénéfices attendus des traitements.

Certains remèdes peu conventionnels, ou certaines potions magiques, peuvent incarner l’espoir de guérison ou de mieux être. Quotidiennement, nos patients nous apportent des vitaminothérapies secrètes achetées sur internet. Ce besoin d’espoir est un point d’ancrage qu’il ne faut pas sous-estimer. La communauté dans laquelle évolue chaque patient véhicule des croyances. La pensée de groupe influe sur les croyances individuelles, souvent prises pour des vérités. 

Les scénarios de diagnostics et prises en charges des cancers sont innombrables. Des entretiens réguliers pour connaître chaque patient, et lui réinsuffler de l’énergie positive sont nécessaires à son bien vivre. Le travail des médecins et des professionnels paramédicaux est aussi de délivrer des informations utiles. Des approches médico psychologiques catégorielles, par profil de patient, peuvent être efficaces. Par exemple, certains patients préfèrent être soumis à une autorité ou à un protocole qu’ils ne comprennent pas, pour guérir de leur maladie incomprise. D’autres ont l’illusion de penser qu’un traitement incompris marcherait moins bien sur eux, ce qui en fait correspond à une volonté de comprendre, pour mieux se rendre compte de la situation et accepter leur maladie et les méfaits de leurs traitements.

Si certains s’en remettent à la science avec confiance, d’autres feignent de se dédoubler et « ne vivent plus dans leur corps » le temps des traitements, corps qu’ils regardent avec distanciation. De multiples biais cognitifs impactent nos ressentis tout en nous aidant à nous maintenir émotionnellement. Après tout cela, chacun racontera son histoire à sa façon, c’est le biais rétrospectif. 

Les enjeux des consultations médicales dépassent le simple échange de conseils basés sur un savoir scientifique ou une expertise. L’interaction d’un soignant et d’un soigné s’inscrit dans un cadre culturel autant qu’émotionnel. La médecine de qualité se pratique en équipe, néanmoins la relation humaine reste singulière avec chaque membre de cette équipe. Si traiter la maladie est important, prendre soin de chaque patient et de son projet de vie l’est tout autant. Chaque échange est le fruit d’une mécanique mentale, souvent incomprise, qui est imprégnée de nombreux biais cognitifs et d’approximations. Les contraintes aléatoires de ces relations asymétriques entre les soignants et les soignés, nécessitent du temps d’échange et un renforcement des expertises relationnelle et émotionnelle. Ceci illustre bien la raison pour laquelle Kant disait « la médecine est un art, et non une science exacte et rationnelle ».

Wassily Kandinsky – Improvisation XIV

Wassily Kandinsky – Improvisation XIV

Wassily Kandinsky est l’un des pionniers les plus audacieux de l’abstraction. Comment en est-il venu à envisager l’abandon du sujet ? Le chemin a été long. En 1896, c’est le choc de la découverte d’une Meule, 1890, de Monet, aujourd’hui conservée à Zurich, Kunsthaus, dans une exposition d’art français à Moscou et de l’opéra de Wagner, Lohengrin, dont il fait part dans Regards sur le passé, publié en 1913 à Berlin par la maison d’édition Der Sturm : « L’art seul avait le pouvoir de me transporter hors du temps et de l’espace. Jamais le travail scientifique ne m’avait permis de connaître une expérience intime si profondément vécue, avec de pareilles tensions et de tels instants créateurs […] Deux événements marquèrent ma vie entière de leur sceau et me bouleversèrent alors jusqu’au plus profond de moi. Ce furent l’exposition des impressionnistes français à Moscou en premier lieu la « Meule de foin » de Monet- et une représentation de Wagner au théâtre : Lohengrin. Auparavant, je ne connaissais que l’art réaliste et encore exclusivement les Russes. Et soudain, pour la première fois, je voyais un tableau. Ce fut le catalogue qui m’apprit qu’il s’agissait d’une meule. J’étais incapable de la reconnaître. Et ne pas la reconnaître me fut pénible. Je  trouvais également que le peintre n’avait pas le droit de peindre d’une façon aussi imprécise. Je sentais confusément que l’objet faisait défaut au tableau. Je remarquai avec étonnement et trouble que le tableau non seulement vous emportait mais encore imprimait à la conscience une marque indélébile, et qu’aux moments toujours les plus inattendus, on le voyait avec ses moindres détails, flotter devant ses yeux. Tout ceci était confus pour moi et je fus incapable de tirer les conclusions élémentaires de cette expérience. Mais ce qui m’était parfaitement clair, c’était la puissance insoupçonnée de la palette qui m’avait jusque-là été cachée et qui allait au-delà de tous mes rêves. La peinture en reçut une force et un éclat fabuleux. Mais inconsciemment aussi, l’objet en tant qu’élément indispensable au tableau en fut discrédité ». Kandinsky développe à Murnau, près de Munich, où il s’installe en 1896, ses théories de la thématique intérieure, du primat de l’imagination.

Dans Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Kandinsky précise sa pensée : « Dans les nouvelles compositions symphoniques, l’accent mélodique n’apparaît que rarement et toujours comme un élément subordonné. Mais il y prend une forme nouvelle…trois genres distincts. 1°- Impression directe de la « Nature extérieure » sous une forme dessinée et peinte. J’ai appelé ces tableaux Impressions. 2°- Expressions, pour une grande part, inconscientes et souvent formées soudainement d’événements de caractère intérieur, donc impressions de la « Nature Intérieure ». Je les appelle Improvisations. 3°- Expressions qui se forment d’une manière semblable, mais qui, lentement élaborées, ont été reprises, examinées et longuement travaillées à partir des premières ébauches, presque d’une manière pédante. Je les appelle Compositions. L’intelligence, le conscient, l’intention lucide, le but précis jouent ici un rôle capital ; seulement, ce n’est pas le calcul qui l’emporte, c’est toujours l’intention ». Il multiplie, au cours des années 1909 et 1910, des œuvres appelées Improvisations, référence à la musique, dans lesquelles des zones détachées de la réalité ou de la réalité présente côtoient des zones au sein desquelles des éléments (maisons, chevaux, église de Murnau) servent de points de repère. Improvisation XIV en est le meilleur exemple. Nous pourrions croire que l’artiste a enfin franchi le pas qui le mène du monde de la réalité à celui de liberté totale des formes et des couleurs se suffisant à elles-mêmes. Ce n’est pas encore le cas, il est simplement sur le chemin qui y mène. En regardant attentivement, nous distinguons des éléments de paysage, arbre très schématisé à gauche, lac d’un bleu éblouissant quasiment rapporté à la verticale et buissons à droite. Au centre, deux cavaliers, l’un sur un cheval orange et l’autre sur un cheval jaune ; ils s’apprêtent à combattre, ils sont en armure, portent des casques à plumet et l’un d’eux un écu bleu soutenu pour se protéger. Il s’agit d’une œuvre de pure imagination rappelant que Kandinsky était friand des contes médiévaux que lui racontait sa grand-mère, quand il était enfant le soir pour l’endormir, et dont il gardait un souvenir ébloui qu’il nous offre ici.

Wassily Kandinsky (1866-1944)
Improvisation XIV
1910
74×125, 5
Paris, Centre national d’art et de culture Georges Pompidou, musée national d’art moderne

Dominique Dupuis-Labbé

Joseph Mallord William TURNER – Soleil levant, un bateau entre des promontoires

Joseph Mallord William TURNER – Soleil levant, un bateau entre des promontoires

« Les tableaux de Turner ne représentent pas tant les objets de la nature que l’atmosphère à travers laquelle on les voit…L’artiste se complaît à retourner au chaos originel, à ce moment où les eaux furent séparées des terres, où aucun animal ne rampait encore sur le sol et où aucune plante ne portait encore de fruit » écrivait le critique d’art et peintre William Hazlitt en 1814. Qu’aurait-il pensé de cette œuvre créée vers 1845, à un moment de la vie du peintre où il semble s’éloigner de la réalité au profit d’une notion essentiellement subjective de la perception. Turner perd la terre et l’eau dans le ciel, le monde dans un rayonnement de lumière. Il produit des combinaisons nouvelles de couleur dont se souviendra Claude Monet qui découvre Turner lors de son séjour à Londres en 1870. Turner emploie ici une palette très claire où prédominent les jaunes et les bleus violacés, tout en en nuances au point de s’interpénétrer et de donner à l’huile la légèreté de l’aquarelle. Si l’on distingue relativement bien les promontoires, il est plus difficile de cerner la silhouette d’un bateau. S’agit-il de la tache verticale bleue au loin, sur la gauche, ou de la masse dorée au premier plan qui métamorphoserait totalement une embarcation glissant sur l’eau ? Peu importe ! Cette œuvre qui s’inscrit dans une série de grands tableaux inachevés nous amène à reconsidérer la fine frontière entre le tangible et l’intangible, entre la réalité et le rêve, qui est le propre de l’aurore. Nous pouvons comparer cette toile au chef-d’œuvre de Claude Monet, qui a donné son nom à l’impressionnisme, Impression, soleil levant, Paris, musée Marmottan, peint en 1872 et exposé chez le photographe Nadar en 1874. La filiation est certaine mais Monet prend soin de rappeler la vie d’un port et l’activité des pêcheurs.

Joseph Mallord William

 

Joseph Mallord William TURNER (1775-1851)
Soleil levant, un bateau entre des promontoires
Vers 1845, huile sur toile
H. 91 ; L.122
Londres, Tate Britain

Dominique Dupuis-Labbé

Paul Gauguin  – Chiens courant dans un pré

Paul Gauguin – Chiens courant dans un pré

Voici un paysage peint par Paul Gauguin lors de son deuxième séjour à Pont-Aven, non loin de Concarneau et de Quimperlé. La Bretagne était considérée comme une destination fort exotique à cette époque et les peintres, Émile Bernard, Paul Sérusier, Louis Anquetin et bien d’autres, s’y précipitaient en raison des conditions de vie favorables et aussi parce qu’ils y trouvaient des modèles qui posaient gracieusement pour eux et, en particulier, les servantes de l’auberge Gloanec, leur quartier général. Gauguin aime ce village, il l’écrit à son ami et mécène Émile Schuffenecker : « J’aime la Bretagne, j’y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture ». La présence humaine n’est pas indiquée dans cette œuvre, elle est sous-entendue par les maisons à l’arrière-plan. Ici, il a aimé suggérer le vagabondage de petits chiens en partie cachés dans les hautes herbes. J’ai tout de suite vu le premier pour ma part, le second m’a demandé plus de mal. Je me suis souvenue du jeu « Où est Charlie ? ». Je rentrerais bien dans ce tableau pour m’y promener avec les petits chiens. Et vous ?

L’auberge Gloanec en 1886

L’auberge Gloanec en 1886

L’intérieur de l’auberge Gloanec vers 1892

L’intérieur de l’auberge Gloanec vers 1892

Paul Gauguin
Chiens courant dans un pré
1888
H.92 ; L.72,5
Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza

Dominique Dupuis-Labbé

Joaquin Sorolla y Bastida  – Instantané (Prise de vue, Biarritz)

Joaquin Sorolla y Bastida – Instantané (Prise de vue, Biarritz)

Joaquín Sorolla y Bastida  introduit dans la peinture espagnole du 20e siècle, en s’appuyant sur  les travaux des Impressionnistes français, une peinture claire et moderne. Après une formation à l’Académie des Beaux-Arts de Valence, sa ville natale, de 1878 à 1881, Sorolla se rend à Madrid pour découvrir la grande peinture espagnole au musée du Prado, à Rome et enfin à Paris en 1885 et en 1894 où son art est très apprécié.

Pour les vacances d’été 1906, il s’installe avec sa famille à Biarritz et en profite pour peindre de nombreuse scènes de bord de mer, des enfants jouant sur la plage, des pêcheurs au travail ou, comme ici, une femme dont on ne sait s’il s’agit de son épouse Clotilde ou de sa fille María.

La figure féminine tient un appareil photographique, le Kodak de poche N°0,  commercialisé en 1902, dont, à l’occasion, se servait également l’artiste. Pour apprécier la composition et la différence entre la réalité et la picturalité c’est-à-dire la transformation du sujet par l’artiste, je vous propose de regarder la photographie de Sorolla peignant le tableau ci-dessus. Nous pouvons constater que l’angle de vue de Sorolla sur le sujet depuis l’endroit où il a planté son chevalet sur la plage ne correspond pas à notre angle de vue. Entre la réalité et l’œuvre, le phénomène de réinterprétation du motif a été mis en œuvre.

D’une scène peut-être banale, excepté l’appareil Kodak, un luxe à l’époque, Sorolla tire une composition audacieuse basée sur la diagonale du premier plan, calée par les deux figures en blanc et rouge dans le lointain, qui vient à la rencontre de la diagonale créée par la mer. Il nous donne aussi l’impression d’être en surplomb par rapport à la mer alors que la photographie montre bien que, dans la réalité, il n’en est rien. Sorolla n’est pas seulement un maître de la composition, c’est aussi un maître de la lumière, une lumière presque blanche, éblouissante. Que les taches de blanc, de rouge de terre mettent en valeur.  Un moment de bonheur tranquille choisi pour vous !

Joaquin Sorolla y Bastida (1863-1923)
Instantané (Prise de vue, Biarritz)
1906
62 x 93, 5
Madrid, Museo Sorolla

Dominique Dupuis-Labbé