Peut-on faire un choix de carrière à 14 ans ?

Peut-on faire un choix de carrière à 14 ans ?

par Ayala Elharar
Art-thérapeute et coordinatrice de soins à L’Institut Rafaël

stagiaire-IR2Après une intense semaine de stage passée à L’Institut Rafaël, premier centre de médecine intégrative Européen, aux côtés de l’art thérapeute et coordinatrice de soins Ayala Elharar, les deux jeunes stagiaires de quatorze ans Nathan et Raphaël ont affirmé leur volonté de faire de la médecine leur profession. Mais leur prise de décision est-elle vraiment, pour reprendre leurs mots, « murement réfléchie » ?

. . .

« Certains états affectifs primitifs (comme la joie et la curiosité) semblent capables de distordre, voire de suspendre les capacités humaines relatives à la prise de décision » : G.Loewenstein in « Hot/cold intrapersonnal empathy gaps and the under-prediction of curiosity. »

Il semble exister un biais intervenant lors d’une prise de décision effectuée lorsque l’individu est dans un certain état affectif. Le biais qui nous intéresse ici est le « hot-to-cold empathy gap » : dans un état de stimulation affective intense ( « affective arousal » ) les individus – en l’occurrence nos deux jeunes stagiaires de quatorze ans plongés au cœur de la profession durant plusieurs jours d’affilés et donc dans un « hot state » – prennent des décisions qui peuvent s’avérer irréfléchies, « sous le coup de l’émotion » comme on dit, et finalement revenir sur leurs choix quelques temps plus tard, une fois remis de leurs émotions et donc dans un « cold state ». L’écart entre ces deux états – le « hot-to-cold empathy gap » – explique pourquoi nous avons tendance à faire preuve « d’incohérence inter-temporelle » (« dynamical/inter-temporal insconsistency »). Autrement dit, les individus effectuent des choix ou prennent des engagements qu’ils pensent être certains de pouvoir suivre alors qu’ils seront probablement amenés dans le futur à réviser leurs décisions antérieures, surtout dans certaines situations à forte valence émotionnelle. Or cette semaine fut justement une situation qui engageait fortement nos deux participants sur le plan affectif.

En effet, voici quelques confidences de nos stagiaires: « l’atelier dramathérapie

et Olfacto thérapie m’ont procuré des émotions inédites et particulières », « j’ai été surpris par l’énergie des patients qui a vraiment été communicative », « j’ai beaucoup appris sur moi pendant cette semaine », « j’ai beaucoup appris sur la vie et je veux trouver le remède au cancer ».
Et enfin, « A bientôt à l’Institut Rafaël » car « oui, c’est sûr j’y serai oncologue ».

Après l’accord préalable d’une patiente et de leur référente de stage ils ont assisté à une consultation de coordination de parcours de soins, une étape importante dans la prise en charge du patient à l’Institut Rafaël.
Le rôle « modeling » est utile quand le temps manque pour se lancer dans une grande analyse de cas trop compliquée pour un jeune étudiant de 14 ans. Ce rôle favorise la participation des spectateurs, nos stagiaires, qui ne sont plus dès lors passifs. Ceci permet ainsi d’interroger les stagiaires, de recueillir leurs réponses et d’échanger des idées afin qu’ils se sentent pleinement engagés dans la prise en charge de certains soins (nutrition et sport) du patient.

Ce qui est aussi intéressant, est que les individus ont eux-mêmes tendance à sous
estimer l’influence de leur état affectif dans leur prise de décision, pensant, souvent à tort, qu’ils sont parfaitement conscients de ce que leurs choix impliquent ou qu’ils seront parfaitement capables de se maîtriser lorsqu’il seront dans un autre état affectif. Nos stagiaires semblent eux aussi, là est notre première hypothèse, avoir pris une décision forte mais aussi fortement (et inconsciemment) biaisée. En effet, ils ont affirmé leur volonté de faire de la médecine et de la spécialisation en oncologie leur profession (ils ont surtout fait montre d’une réelle conviction à la fin du stage, point intéressant sur lequel nous allons bientôt nous pencher) mais ne sous-estiment-ils pas l’influence que cette semaine de stage dans un centre médical pionnier en Europe a pu avoir sur leur décision qui a en plus été prise après une période de « grande stimulation émotionnelle et physique » ? L’horizon de court terme dans lequel ils se projettent – comme nous tous – ne les empêchent-ils pas aussi de prendre en compte l’influence qu’aura certainement dans leur choix de carrière l’ensemble des métiers qui leurs seront présentés lors des différents forums auxquels ils participeront – et qui les plongeront dans un nouvel intense état affectif – dans quatre ans lors de leur choix d’orientation professionnelle ?

stagiaire-IR

Cependant, cette semaine passée avec l’art thérapeute et coordinatrice de soins Ayala Elharar a aussi permis de mieux connaître Nathan et Ethan et d’apprendre que leur milieu familial les avait tous deux poussés, pour des raisons diverses, à s’orienter vers une carrière dans le milieu médical. Donc, notre hypothèse précédente peut paraître limitée car nous supposions implicitement que leur vie familiale, leur environnement, leurs passions…étaient des facteurs n’ayant pas d’importance dans leur prise de décision présente (nous les tenions pour des « facteurs prétendument sans importance » ou « supposedly irrelevant factors »). Pourtant ici ce n’est pas le cas puisque le choix porte sur une décision qu’ils ont précisément été encouragés à faire par leur entourage. Donc, si l’on prend en compte ces « facteurs prétendument sans importance », on peut effectuer une seconde hypothèse, contraire à la première, et plutôt voir ce stage comme une expérience venant grandement contribuer à un autre biais qui tend à les renforcer dans leur conviction, le biais de confirmation (« confirmatory biais »). En effet, si l’on suppose que leur présence à ce stage était déjà une preuve forte de leur intérêt pour cette profession, voire même d’une envie d’en savoir plus sur ce qu’ils pensaient déjà être leur métier futur, alors l’ensemble de ce qu’ils ont appris a été assimilé avec cette volonté déjà en tête, venant dès lors seulement « confirmer » le choix qu’ils pensaient déjà effectuer avant de venir. Un tel biais est-il possible ? Le nombre de choses qu’ils ont apprises et la diversité des expériences auxquelles ils ont été confrontés semblent pencher en cette faveur : rencontres et dialogues avec les médecins, dont le Dr Toledano, et les soignants, participation active dans l’accompagnement des patients pour certains soins…
Mais on sait aussi que les individus, surtout les adolescents pleins d’ambition et de projets, peuvent avoir du mal à faire preuve de cette « cohérence inter-temporelle » dont on parlait plus tôt. Donc qu’est-ce qui supposerait qu’il en soit différent cette fois ? C’est ici que les choses deviennent intéressantes, car les stagiaires ont fait preuve d’intérêt et d’enthousiasme tout au long du stage, exprimant parfois ouvertement leur admiration pour les soignants et la valeur qu’ils accordent à cette profession. Pourtant, c’est seulement à la fin de la semaine qu’ils ont déclaré à Ayala E. qu’ils « s’engageaient » personnellement à faire leur carrière dans la médecine (« Oui, c’est sur je serai médecin à l’Institut Rafaël »). Or cet engagement a une importance considérable car en s’engageant l’individu se donne à lui-même une règle (« a precommitment strategy », selon Loewenstein) afin de s’assurer que ces décisions futures ne soient plus, en quelque sorte, laissées à son entière discrétion, puisqu’elles doivent en théorie se conformer à cette nouvelle règle qu’il s’est donnée. Ce conflit (« rule vs discrétion »), inhérent à la prise de décision qu’ils effectuaient, a ainsi été résolu, afin que leur choix futur ait une structure plus réduite qui puisse renforcer la probabilité d’une décision future cohérente avec leur choix présent, accroissant ainsi par là un possible biais de confirmation intervenant dans leur décision.

Bien sûr, nous sommes nous aussi « conscients » que la décision de faire porter notre article sur cet objet d’étude précis était « inconsciemment » biaisée par le recul dont nous disposions (« hindsight biais ») après toutes ces riches journées passées avec les stagiaires…

Enfin, après être allé de biais en biais il nous faut désormais aller droit au but : Peut-on faire un choix de carrière à 14 ans auquel on tiendra pour tout le reste de sa vie ?

Rendez-vous dans 4 ans lors de leur choix d’orientation !